#StopViolDjibouti : le récit d'une grève de la faim

Le 8 avril dernier, nous avons été invitées par Aïcha Dabalé ainsi que l’association Femmes Solidaires à une rencontre avec les 10 femmes qui ont entamé une grève de la faim pour dénoncer l’impunité du viol comme arme de guerre au Djibouti. Retour sur l’implication sans faille de ces femmes, sur la situation des femmes au Djibouti et sur les relations entretenues entre la France et ce pays.
 

Interview

Inscrivant leur protestation dans une longue tradition d’actions pacifistes, rendue célèbre notamment par Gandhi, ce sont des femmes affaiblies et aux traits tirés que nous avons rencontrées ce vendredi 8 avril. Celles-ci ont élu domicile dans les locaux de l’association Femmes Soldaires à Arcueil. Elles passent le plus clair de leur temps allongées, en grève de la faim, depuis le 25 mars. La poursuite de la grève a été votée ce vendredi, elle en sont aujourd'hui à leur dix-neuvième jour de grève de la faim. Retour sur l’implication sans faille de ces femmes, sur la situation des femmes au Djibouti, sur l’utilisation du viol comme arme de guerre, et sur les relations entretenues entre la France et ce pays.

© Humans For Women
Façade du local de l’association Femmes solidaires à Arcueil ou on peut voir inscrit “Grève de la faim des femmes djiboutiennes contre les viols et l’impunité à Djibouti...Appel à la mobilisation internationale Hollande et Obama avec nous.”

Aisha Dabalé, Fatou Ambassa, Fatou Abdallah et d’autres femmes mènent une grève de la faim pour dénoncer l’impunité des viols, dans ce petit pays peu connu qu’est le Djibouti. Au départ, elles étaient 10 femmes réfugiées à participer à cette grève de la faim, parmi elles cinq venant de Belgique et cinq venant de France.

Deux médecins se relayent et leur rendent régulièrement visite afin que cette grève de la faim ne tourne pas mal. Une d’entre elles a été évacuée et hospitalisée par les deux médecins qui suivent le groupe, car ses jours étaient en danger si elle poursuivait. Lors de notre rencontre, il ne restait que 9 de ces 10 femmes qui continuaient a faire la grève de la faim, dont une très affaiblie. Elle souffre notamment de déshydratation, elle n’arrive plus a boire et vomit dès qu’elle y arrive. Les médecins craignent également pour son état de santé. Ces femmes se retrouveront potentiellement à 8 pour continuer cette grève de la faim.

Comment l’idée de faire une grève de la faim leur est venue, comment se sont-elles organisées ?

Malgré 24 ans de lutte, de démarches, de questions écrites au gouvernement, de courriers envoyés aux parlementaires français, ces femmes n’ont eu aucune réponse et aucun soutien de la part du gouvernement français. Les viols et autres violences faites aux femmes continuent en toute impunité à Djibouti. D’où l’idée de passer à l’étape suivante, la grève de la faim.

Mais l’idée est assez ancienne. Les principales actrices, dont Aïcha Dabalé, n’ont pas pu la mettre en place de manière rapide. Il y avait un réel besoin du soutien et de l’appui de l’association Femmes Solidaires. Depuis les année 1990, avec cette association, Aïcha Dabalé et nombre d’autres femmes se mobilisent contre l’impunité au Djibouti.

Cependant cette grève de la faim, assez polémique, n’est pas approuvée par tout le monde. Aïcha Dabalé nous a confié recevoir des pressions du gouvernement de Djibouti, qui menace de porter plainte contre ces femme pour diffusions de fausses informations. Le gouvernement aurait qualifié leurs plaintes de plaintes “imaginaires”.

Pourquoi font-elles cette grève de la faim ?

Le contexte politique est très délicat et tendu dans ce pays où tous de nombreux droits humains sont bafoués. Ce petit territoire indépendant depuis 1977, n’a connu que deux présidents en 40 ans. Le premier président est resté en poste jusqu'à ce qu’il soit très âgé et malade, il ensuite laissé son neveu au pouvoir. Les citoyens n’ont donc pas participé au choix de leur président. Le régime en place est donc non démocratique, est voire même un pouvoir autoritaire où toutes les libertés sont bafouées. Selon Aïcha Dabalé, ce pays fait face à un “pouvoir liberticide” où la liberté d’expression est inexistante. En effet, les journalistes tentant de faire leur travail sont emprisonnés. Malgré l’opposition pacifique de certains partis politiques, les manifestations sont réprimées.

 

Phénomène peu documenté et connu, l’utilisation du viol comme arme de guerre sévit pourtant dans la région. Les institutions internationales ne réagissent donc pas. Le seul moment où le pays sort de son anonymat est celui des élections présidentielles qui avaient lieu ce vendredi 8 avril. République où depuis longtemps des élections libres, transparentes et démocratiques  ne se sont pas tenues, Aïcha Dabalé n’attendait rien en particulier de celles-ci. En effet, c’est sans surprise que le président sortant Ismaïl Omar Guelleh a été réélu dès le premier tour.

Mais ces femmes ont tout de même décidé de tirer parti de cet évènement et de la couverture médiatique dont il bénéficie pour faire entendre leurs voix et interpeller la communauté internationale dans son ensemble. Par ailleurs, d’autres femmes ont mené des actions afin de soutenir ces 10 femmes dans leur lutte contre l’impunité au Djibouti. C’est le cas de certaines femmes qui agissent par le biais du Comité des femmes djiboutiennes, également représenté en Belgique.

 

Qui sont les acteurs et quelles sont les causes de cette utilisation du viol comme arme de guerre ?

Aïcha Dabalé nous a fait part d’un premier cas marquant qui a eu lieu en 1992 : une femme, mère de 9 enfants violée par plusieurs soldats puis brûlée vive. Si l’émotion avait été vive, aucun coupable n’a jamais été reconnu et en ce moment même, des viols sont encore et toujours commis.

Les femmes qui ont été victimes de viol ou qui le sont encore sont souvent choisies car elles sont soupçonnés d’être des sympathisantes de l’opposition ou car un des membres de leur famille est soupçonné d’être un opposant politique. Les principaux acteurs de ces viols sont les soldats de l’armée régulière et gouvernementale. La plupart des viols qu’ils commettent ont lieu en milieu rural, dans les montagnes où opère la rébellion armée.

Ces femmes, majoritairement Afar, souffrent d’une double peine, celle d’être une femme et de vivre en milieu rural, où demeure une véritable discrimination envers elles car, hors du milieu rural, une femme violée à Djibouti-Ville peut porter plainte, même si cette plainte n’a quasiment aucune chance d’aboutir. Il règne dans ce milieu un climat de terreur. Ces femmes sont donc condamnées au silence.

Les médecins ont peur et ne peuvent ou ne veulent pas délivrer de certificat prouvant le viol, les avocats ont également peur de défendre ces femmes. La population a peur d'éventuelles représailles des soldats, ces soldats qui sont impunis et qui peuvent continuer à violer des femmes quand et comme bon leur semblent. En effet, les victimes ne reçoivent aucune aide et même si elles vont porter plainte, les autorités policières complices ne les relaient pas. De plus, hormis cette complicité, les membres de la police n’ont reçu et ne reçoivent aucune formation afin de prendre en charge les victimes de viols. Pire encore, ils sont parfois auteurs des violences commises à l’encontre des femmes djiboutiennes. Témoin et victime de cette collusion sordide, le père de Fatou Abdallah, une des femmes qui participe a cette grève de la faim et qui a été violée lorsqu’elle avait 17 ans, a été emprisonné plusieurs fois car il avait porté plainte pour ce viol, la plainte n’ayant évidemment jamais abouti.

© Manon Paulic, Radio France, 2016
les femmes djiboutiennes.

Qui sont les femmes victimes de ces crimes, combien sont-elles et quelles sont les conséquences ?

Quatre des femmes qui sont en grève de la faim ont elles-mêmes subi un viol, comme Fatou Abdallah, n’avait que 17 ans. D’autres mènent ce combat pour des proches qui ont elles-mêmes été victimes de viol. C’est le cas de Fatou Ambassa: sa cousine, violée à 16 ans devant ses parents, s’est par la suite laissée mourir.

Sur le terrain, le Comité des femmes djiboutiennes contre le viol et l’impunité recense clandestinement les victimes depuis 1993. 246 victimes ont été recensées dont 42 veulent bien témoigner. Mais il est difficile d’estimer le nombre réel de femmes victimes de viol, car bon nombre d’entre elles se murent dans le silence et n’avouent jamais avoir été violées, mais aussi parce que cette association n’a aucune existence légale et n’a pas les moyens nécessaires pour aider ces femmes.

En effet, certaines ne se manifestent jamais par peur ou par honte car le viol est symbole de déshonneur pour la victime et pour sa famille. Ces femmes, victimes collatérales d’un conflit armé, sont détruites physiquement mais aussi psychologiquement, elles sont “marquées a vie dans leur corps et dans leur dignité” selon Aïcha Dabalé. La prévalence de l’excision étant une des plus élevées au monde, les femmes infibulées souffrent d’autant plus lors de ces viols. Elles sont montrées du doigt car le viol est un réel tabou. Certains parents exercent des pressions sur leur fille en leur imposant de ne pas parler du viol, ce qui les pousse le plus souvent dans la dépression, elle ne peuvent pas exprimer ce qu’elles ressentent, elles n’ont aucun suivi psychologique et savent que les coupables ne seront jamais punis. Certaines d’entre elles vont jusqu'à se laisser mourir.

Cependant certains parents soutiennent leur fille et ont le courage d’aller porter plainte même si aucune suite n’y sera donnée ou bien qu’elle sera détruite. Restées à Dijbouti, les familles de ces 10 femmes soutiennent le combats de leur fille pour mettre fin a l’impunité, en toute discrétion, par peur de représailles du gouvernement, qui n’a pas manqué de les interroger sur les activités militantes.

 

Quelles réactions de la communauté internationale souhaiteraient-elles voir ?


Le Djibouti signe toutes les conventions internationales mais n’en respecte aucune. Il a notamment signé et ratifié la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants mais la torture, toujours omniprésente, est souvent pratiquée par des gendarmes. De plus, le viol est officiellement interdit et sévèrement puni. Cependant, il ne l’est que théoriquement car dans la pratique le viol reste impuni. Aïcha Dabalé propose la mise en place d’une enquête internationale, notamment sur les viols et la torture. Elle estime qu’il faut que plusieurs pays s’y joignent pour que l’Organisation des Nations Unies (ONU) soit saisie.
 


Ces femmes qui font la grève de la faim bénéficient du soutien de diverses organisations féministes et de personnalités civiles et politiques en France. Des propositions de résolutions au Parlement Européen, soutenues par des parlementaires du Front de Gauche, vont être de plus soumises. Aïcha Dabalé nous a confiées que parmi celles-ci, elle souhaiterait que soient décrétés des sanctions économiques contre le Djibouti pour avoir violé les droits de l’homme, mais aussi le conditionnement de l’aide humanitaire et économique versée à Djibouti en vertu des Accords ACP de Cotonou, au respect des droits des femmes et des droits de l’homme.

Plus particulièrement au regard du gouvernement français, ces femmes souhaitent qu’il exerce des pressions sur Djibouti pour que ces violences cessent et pour que les victimes soient soutenues, pour plusieurs raisons. En effet, le Djibouti est le pays qui concentre la plus grande base militaire française, et les gendarmes djiboutiens sont formés par des membres de l’armée française près de Melun. Certains souhaiteraient la fin de cette coopération franco-djiboutienne.

Suite à cette enquête, puisque le processus judiciaire national a l’air complètement grippé, attendent-elles des instances internationales qu’elles s’emparent du sujet ?

Pour les cas de viols, il existe un réel problème car il faut avoir épuisé tous les recours dans le pays d’origine pour passer aux “juridictions supérieures”, or les femmes ne peuvent pas obtenir de certificat de viol, la plainte n’aboutit jamais, il est donc difficile de les saisir. Concernant la création d’un Tribunal International Pénal pour juger de ces crimes, à l’instar des revendications émises pour la RDC, celle-ci n’est pas écartée non plus par ces militantes.

 

En raison des liens étroits entre la France et Djibouti, quels sont les impacts de ces liens sur l’accueil des femmes djiboutiennes demandeuses d’asile en raison des persécutions subies ?

L'accès au droit d’asile est un processus long et difficile pour ces femmes. Les dossiers de certaines de ces femmes ont été examiné mais au bout de 3 ou 4 ans elles ont reçu des réponses négatives. L’OPFRA, autorité administrative compétente en matière d’asile, met en doute la crédibilité du “récit” des ces femmes, qui ont pour la plupart subi des viols et ne sont plus en sécurité dans leur pays d’origine. Le recours devant la CNDA, pour “faire appel de cette décision de rejet” dure assez longtemps. Pendant le temps de la procédure, ces femmes passent 5 ou 6 ans, dans une certaine précarité, en situation irrégulière. Elles ne peuvent donc pas vivre de manière stable et sont toujours dans l’attente d’une réponse. Aïcha Dabalé craint que la réforme asile de juillet 2015, notamment la procédure accélérée, empêche d’autant plus les demandes d’aboutir.

 

Quel avenir pour le mouvement ?

Aicha Dabalé prévoit notamment la création d’un collectif pour aider et soutenir les femmes qui se battent sur le terrain. Selon ses mots, “ce sont les vraies héroïnes, nous ne sommes que des portes paroles”. Elle veut également mobiliser la population par la création et le partage de pétitions pour faire connaître le problème des viols a Djibouti. Elle a également eu l’idée d’un appel pour des missions sur le terrain afin d’accompagner les femmes violées.

Comment s’engager à leurs côtés ?

Depuis qu’elles ont entamé leur grève de la faim ces femmes ont reçu beaucoup de soutien de la part de différents acteurs. Cependant elles ont besoin de toujours plus de soutien afin que la cause qu’elles défendent soient connue et afin de faire entendre leurs voix. Nous pouvons tous agir afin de soutenir ces femmes courage. Elles ont lancé une campagne #StopViolDjibouti qui connaît un réel succès. Chacun d’entre nous peut prendre part à cette campagne, notamment en se prenant en photo avec le hashtag #StopViolDjibouti et en partageant la photo sur les réseaux sociaux. C’est une manière d’exprimer notre soutien envers toutes les femmes victimes de viol à Djibouti.

 

© Humans For Women
Photos prises ce vendredi 8 avril lors de notre visite aux femmes en grève de la faim.
Aicha Dabalé (à gauche), Fatou Abdallah et Fatou Ambassa (en bas) du Comité des femmes djiboutiennes contre le viol et l’impunité.



Interview et écriture: Aberkane, Camélia et Bellami, Victoria