Les stérilisations forcées des Indiennes du Pérou

LA STÉRILISATION : UN ACTE IRRÉVERSIBLE

La stérilisation est une méthode de contraception qui fait emploi d'une procédure chirurgicale (vasectomie chez l'homme ou ligature des trompes chez la femme) et qui offre une contraception permanente et fiable.
Du fait de son caractère définitif, ce moyen de contraception s'adresse uniquement aux adultes qui ont déjà autant d'enfants qu'ils le désirent, qui ne voudront jamais d'enfant ou aux femmes qui ne doivent pas avoir d'enfant pour des raisons médicales.

La stérilisation est donc une procédure chirurgicale irréversible, après cette intervention, il n’est plus possible d’avoir d’enfants.

Deux militantes de la campagne "Somos 2074 y muchas mas

 
LES STÉRILISATIONS FORCÉES OU LA VOLONTÉ D’UN DICTATEUR

Le 28 juillet 1990 Alberto Fujimori, homme politique péruvien d’origine japonaise est élu président de la République, son mandat durera jusqu’au 22 novembre 2000. Durant ce mandat il a privé les citoyens péruviens de plusieurs de leurs droits fondamentaux notamment la liberté de presse et a été accusé de violation des droits de l’homme notamment de génocide et de crime contre l’humanité en raison du programme de stérilisation forcée mis en place.

La stérilisation contrainte est aujourd’hui considérée comme un crime contre l'humanité selon le Statut de Rome qui a été adopté le 17 juillet 1998, à Rome en Italie. En 2009 Alberto Fujimori est condamné à 25 ans de prison pour des violations des droits de l’homme durant son mandat. Mais sa condamnation n’a pas de rapport avec ces stérilisations forcées. En 1995, Alberto Fujimori, alors président du Pérou, est présent à la conférence sur les femmes de l’ONU à Pékin.

Il propose une stratégie intégrale de planning familial, pour que «les femmes puissent disposer en toute autonomie et liberté de leur vie.»
Les femmes et les féministes péruviennes y voient à l’époque une avancée encourageante en termes de droit des femmes, mais ceci était avant de découvrir ce que cachait vraiment cette stratégie.

Le Pérou étant en crise à l’époque, Alberto Fujimori a fait appel à l’aide internationale. Des aides au développement lui sont proposées sous les conditions de libéraliser son système et de contrôler la croissance démographique.
C’est à ce moment que cette pratique est mise en place.

Au sein du gouvernement, une décision est prise et des stérilisations contraintes sont orchestrées dans tout le pays. Il s’en est suivi une mobilisation des centres de santé. Les centres de santé étaient tenus de respecter les quotas et les objectifs de stérilisation, souvent sans faire état de l’avis des femmes péruviennes.

Ces stérilisations ont été spécifiques à une certaine catégorie de la population péruvienne : les amérindiennes (essentiellement des Quechuas). La population visée venait principalement des plateaux andins, elle vivait de l’agriculture. Et ces femmes ainsi que leur famille n’avait accès ni à l’éducation ni à la santé. Dans cette société ou la ségrégation était forte, les indiens quechuas étaient marginalisés.

Un document démontre cette volonté de viser précisément cette population, c’est le Plan vert qui a été rédigé dans les années 1980 par les militaires qui soutenaient le gouvernement d’Alberto Fujimori. Ils avaient déjà défendu ce plan de stérilisations forcées: «Il a été démontré qu’il est nécessaire de freiner le plus rapidement possible la croissance démographique et qu’il convient de traiter les excédents existants par l’utilisation généralisée de la stérilisation des groupes culturellement attardés et économiquement paupérisés…Il faut que la ligature des trompes devienne la norme dans tous les centres de santé.»

Le plan de stérilisation était financé principalement par l'USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) et, loin derrière, le Fonds de population des Nations Unies (UNFPA). Cependant, ces organisations nient avoir eu connaissance de ces stérilisations forcées et affirment qu’elles pensaient financer la distribution de moyens de contraception.

La banque mondiale a elle octroyé un prêt d’aide au développement de 150 million de dollars au Pérou à condition de contrôler sa croissance démographique. Pour cette institution, c’était même une condition préalable à l’obtention d’un prêt pour tous les pays en crise.

Alberto Fujimori dans le cadre de sa stratégie a même été jusqu’à imposer des objectifs mensuels  de stérilisation dans chaque centre de santé du pays. Les objectifs chiffrés étaient une norme à l’époque et le président recevait même des rapports à ce sujet. Il existait également des objectifs chiffrés en terme de moyens de contraception à distribuer ou de stérilet à poser.

Des documents prouvent que le président Fujimori était informé, mois par mois, du nombre d'interventions réalisées, par les services de ses ex-ministres de la santé, Eduardo Yong Motta (1994-96), Marino Costa Bauer (1996-1999) et Alejandro Aguinaga (1999-2000). Le Monde diplomatique, des « festivals de ligatures des trompes » étaient organisés dans les campagnes et les «pueblos jóvenes» (bidonvilles).

Il y avait même des pancartes où s’étalaient des annonces en espagnol: « Gratis: ligature des trompes et vasectomie ». De fait, à la fin de la journée, les médecins venus des villes avaient accompli leur tâche. Mais, aux informations qu’ils donnaient et aux « lettres d’accord » qu’ils faisaient signer, qu’avaient pu comprendre des paysans parlant le quechua et des femmes pour la plupart analphabètes ?

En 1996, il y eut, selon les chiffres officiels, 81 762 ligatures de trompes, le pic étant atteint l'année suivante, avec 109 689 ligatures, pour seulement 25 995 en 1998.

En juillet 2002, le Rapport final commandé par le ministère de la Santé montre qu'entre 1995 et 2000, 331 600 femmes ont été stérilisées, tandis que 25 590 hommes ont subi une vasectomie.

Les ex-ministres de la santé n’ont jamais été condamnés pour les stérilisations forcées, tout comme le président.

2.074 plaintes et 1 seule victime reconnue

A ce jour, le ministère public a enregistré 2.074 plaintes provenant de femmes faisant état de stérilisations forcées.

Par la décision prise le 24 janvier 2014, la justice péruvienne a décidé d’en archiver 2.073 et d’inculper deux médecins de Cajamarca pour la mort d’une femme (Mamérita María Mestanza Chávez) 8 jours après qu’elle ait été stérilisée. Cette décision pointe donc les conditions de réalisation de cette intervention, mais rejette les accusations portées contre le gouvernement de Fujimori.
Il n’existerait pas suffisamment de preuves qui permettraient d’inculper Fujimori et ses ministres pour crime contre l’Humanité.

 

 CAS DE STERILISATIONS FORCEES[1]

Le cas Celia Ramos Durand

En 1997, Celia Ramos Durand a subi une chirurgie pour la ligature des trompes dans un centre de santé. Lors de l'opération, des complications médicales ce sont présentées Comme l'établissement ne possédait pas le matériel approprié pour s’occuper de la patiente, elle a été transférée à la clinique San Miguel, où elle est arrivée dans un état de coma avec des signes de graves lésions cérébrales. Elle est décédée le 22 Juillet, cette même année. Bien que le cas ait été signalé, le Procureur principal de Piura a archivé le cas en prétextant qu’il n’y avait pas assez de preuves pour déposer une accusation.

Le cas Mamérita María Mestanza Chávez

Mamérita María Mestanza Chávez, une paysanne, a été soumise à une opération de ligature des trompes suite à une série d'actes de harcèlement de la part du personnel de santé de la ville de La Encañada, dans la région de Cajamarca. Le personnel de santé venait constamment lui rendre visite, ils la menaçaient et lui disaient que si elle ne réalisait pas cette procédure elle devrait payer une amende ou qu’elle risquait la prison.

Par conséquent, Madame Mestanza a été contrainte de se soumettre à la procédure de ligature des trompes, sans que des analyses préalables aient été faites. Après avoir été autorisée à sortir, Madame Mestanza a eu des problèmes postopératoires, ces problèmes ont été ignorés par le personnel médical malgré les plaintes du mari de la victime.

Huit jours après avoir été opérée et sans recevoir les soins de santé nécessaires, Madame Mestanza est décédé le 4 Avril 1998, à la suite d'une infection postopératoire répandue.

 

QUAND LES FEMMES SE MOBILISENT ET PRENNENT LA PAROLE

Les femmes ayant été stérilisées ont été et sont aujourd’hui marginalisées par la société dans laquelle elles vivent.

Les autres femmes de leur communauté les rejettent car elles ont peur de ces femmes qui ne sont plus capables de concevoir, elles ont peur d’être « contaminées ». Il y a également des conséquences sur leur vie conjugale, ces femmes sont rejetées par leur mari car incapable de leur donner des enfants. Ces enfants qui sont censés les rendre heureux, qui travailleront en grandissant et qui s’occuperont d’eux quand ils ne pourront plus le faire eux-mêmes.

Ainsi, la campagne «Somos 2074 y muchas mas »[2] est à la recherche d'une politique globale de réparations aux victimes de stérilisations forcées réalisées entre 1996 et2000 en vertu de planification familiale national du gouvernement d'Alberto Fujimori.

Cette campagne a été impulsée par le GREF (Groupe de suivi des réparations aux victimes de stérilisations forcées). Le GREF est un groupe de travail du coordonnateur national pour les droits de l'homme et est constitué de diverses organisations, des institutions et des militants qui défendent les droits des femmes.

Cette campagne réalise un véritable travail d’accompagnement des femmes et un travail de sensibilisation de l’opinion publique au sujet des stérilisations forcées.

Affiche de la campagne « Somos 2074 y muchas mas » (Nous sommes 2074 et beaucoup plus) ou on peut lire « Justice, vérité et réparation pour les victimes des stérilisations forcées du gouvernement de Alberto Fujimori (1996-2000) »

En 2007 Mathilde Damoisel dévoile un documentaire bouleversant sur ce sujet intitulé « Le ventre des femmes ».[3]

« En cinq ans, au Pérou, plus de 300 000 femmes et près de 30 000 hommes ont été stérilisés de force par le gouvernement d'Alberto Fujimori, soutenu par les instances internationales. Au nom de la lutte contre la pauvreté, les Indiennes quechua en ont été les premières victimes. "Ils ne m'ont rien demandé... Ils m'ont emmenée comme un animal dans la salle d'opération", témoigne Yoni. Comme des milliers d'autres femmes, ses trompes ont été ligaturées de manière irréversible dans des conditions dangereuses. Nombreuses sont celles qui sont mortes des suites de leur stérilisation ou qui lui doivent, aujourd'hui encore, de lourdes séquelles. Responsabilité internationale. Ce documentaire d'investigation donne en priorité la parole aux victimes. Face à la caméra, elles témoignent avec dignité de la brutalité de l'opération imposée qui a bouleversé leur vie. Autour de ce chœur de femmes, le film resitue le cas du Pérou dans une histoire globale du contrôle des naissances. Il met en lumière le rôle fondamental de la Banque mondiale, des Nations unies et de l'USAID (l'agence américaine d'aide au développement) qui l'ont érigé en instrument de lutte contre la surpopulation, fût-ce au prix de milliers d'existences brisées. Si le cas des 8 millions d'Indiens stérilisés de force sous Indira Gandhi, dans les années 1970, a été dénoncé depuis comme un immense abus de pouvoir, la tragédie des femmes péruviennes était jusqu'ici restée dans l'ombre.»[4]

 

Des femmes péruviennes victimes de stérilisations forcées apparaissant dans le documentaire « le ventre des femmes » réalisé par Mathilde Damoisel
 

UNE PRATIQUE COURANTE

Le Pérou n’est pas le seul pays à avoir connu le phénomène des stérilisations forcées.
Cette pratique a été appliquée durant l’Allemagne nazie, au Canada, aux Etats-Unis, en France, en Israël, au Japon, en Suède, en Suisse, en URSS (l’actuelle Russie). Mais aussi en Hongrie, en République-Tchèque, en Slovaquie en Inde et en Chine.

Les femmes stérilisées de force ont été privées de leurs droits fondamentaux et elles ont été privées de tout libre arbitre.

Leur capacité à contrôler leurs corps a été remise en question, ce qui démontre encore une fois qu’elles sont autant concernées que les hommes par les guerres et les crises et qu’à ces occasions elles sont encore plus vulnérables.


"N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant." Simone de Beauvoir

 

Recherche et écriture : ABERKANE Camélia

 

[1] Les deux cas cités ont été tirés et traduits du site de l’organisation féministe péruvienne DEMUS : http://www.demus.org.pe/casos-emblematicos/caso-esterilizaciones-forzadas/

[2] https://www.facebook.com/Somos-2074-y-Muchas-Más-496530317187709/info/?tab=page_info

[3] http://boutique.arte.tv/f5250-ventre_des_femmes

[4] Source : http://boutique.arte.tv/f5250-ventre_des_femmes