FOCUS 1 : Prostitution et esclavage sexuel en Asie

    Des femmes Chinoises et Malaisiennes enlevées de force par l’armée Japonaise pour devenir les « femmes de réconforts » de ses  soldats

Des femmes Chinoises et Malaisiennes enlevées de force par l’armée Japonaise pour devenir les « femmes de réconforts » de ses  soldats

 

Introduction

I.            Spécificités de l’esclavage sexuel en Asie

a)       La prostitution dans la société traditionnelle
b)       Guerres et mondialisation
c)       Données contemporaines

II.         Mécanismes et formes d'esclavage

a)       L’entrée dans la prostitution et condition de vie des prostituées
b)       Sortir de la prostitution ?

     III.     La prostitution infantile

a)       La demande pédophile
b)       Les enfants prostitués
c)       Conséquences sur les enfants

Conclusion

 

  Reportage Photo de Nicolas Lainez sur le quotidien des prostituées au Cambodge

Reportage Photo de Nicolas Lainez sur le quotidien des prostituées au Cambodge

INTRODUCTION :

« J'avais huit ou neuf ans quand les trafiquants m'ont kidnappée. » Meena vient d'une famille pauvre de la frontière népalaise. Elle fut achetée puis conduite dans une maison de campagne jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment mûre pour attirer les clients. À 12 ans, six mois avant ses premières règles, on la transféra dans un bordel. « Je me suis débattue et j'ai crié pour qu'il n'arrive pas à ses fins, poursuit Meena, j'ai tellement résisté qu'ils ont dû lui rendre son argent. Ils m'ont battu impitoyablement à coups de ceinture de bâton, de barre de fer, c'était épouvantable. Mais je n'ai pas cédé (…). Ils ont fini par me droguer, ils ont mis du vin dans mon verre et m'ont complètement enivrée ». Ensuite un des propriétaires du bordel l'a violé. Lorsqu'elle se réveille, nauséeuse et endolorie, elle comprend ce qui s'est passé, « maintenant je suis fichue ». (1)

Nombreux sont ceux qui pensent que les femmes qui se prostituent le font par plaisir et de leur plein gré. Les mêmes considèrent que le marché du sexe serait un marché comme les autres, où existerait une offre répondant à une demande, ce qui, à leurs yeux, justifierait sa légitimité et son développement. Cependant, quand on sait que des millions de femmes et de fillettes à travers le monde sont soumises à des bourreaux dans des maisons closes ou des bordels dans lesquels elles travaillent sept jours sur sept, sans recevoir de paye, torturées par gérants et clients et soumises à des risques mortels de maladies sexuellement transmissibles comme le SIDA, l’affirmation est à revoir !

L'idée n'est pas ici de faire le procès de la prostitution, des acheteurs ou des femmes qui y ont recours par choix ou défaut, mais bien de faire l'état des lieux et dénoncer l'affolante industrie du sexe qui s'est développée et l'esclavage sexuel qui en a découlé. La mondialisation, le libre échange et le développement du capitalisme ont développé les marchés de matières premières, de produits de hautes technologies, et de femmes. S’il existe des femmes qui se prostituent de leur plein gré et qui travaillent à leur compte comme on peut le voir en Chine, la plupart d'entre elles entrent dans l'industrie du sexe en Asie de manière forcée, en particulier celles qui débutent adolescentes.

 

On appelle « traite sexuelle » le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil de personnes par la force, la menace ou d’autres formes de contraintes à des fins d'exploitations sexuelles.

L’Organisation internationale du travail (OIT) estime que dans le monde au moins 12,3 millions d’adultes et d’enfants sont contraints au travail forcé, à la servitude pour dette ou à la servitude sexuelle à des fins commerciales. Selon l’ONU, 79 % des cas identifiés de traités d’êtres humains impliquent une exploitation sexuelle et la majorité des victimes sont des femmes et des enfants, ce qui représente près de 10 millions de personnes. Pour l'association Walk Free, c'est plus de 30 millions d'esclaves qui vivent à travers le monde. Selon L'ONU, sur le seul continent asiatique, un million d'enfants sont détenus. Pour la revue The lancet, ce chiffre pourrait s’élever à 10, en prenant en compte les conditions assimilables à de l'esclavage. Pour l'UNICEF, au cours des trente dernières années, ce sont 30 millions de femmes et d'enfants en Asie qui ont été victimes du trafic sexuel.
S’il est difficile d'établir des chiffres précis en raison du flou qui existe entre travailleuse du sexe volontaire et involontaire, une évidence apparaît : c'est un problème global qui mérite toute notre attention.

Le fléau de la prostitution forcée est mondial et concerne tous les continents. Il touche aussi bien l'Afrique qui compte des millions de prostituées, que le continent nord-américain avec ses villes-bordels situées le long de la frontière USA-Mexique (où la prostitution affecte aussi bien les femmes que les enfants), ou bien l'Europe confronté au le tourisme sexuel dans les pays baltes et au trafic de femmes originaires de l’Europe de l’Est (Russie, Roumanie, Albanie). Ajoutons que la prostitution de masse n’est pas un phénomène nouveau : elle existait déjà partout en Europe et tout particulièrement à Paris et à Venise au XVIIIe siècle.

Cependant nous limiterons notre étude à l’Asie, notamment parce qu’on y trouve des aspects célèbres et connus de tous : les « massages thaïlandais », les « gogos girls » de Bangkok ou Pataya. Mais il existe également d’autres pratiques asiatiques moins connues en Europe, tels que la prostitution intensive en Inde et le tourisme pédophile aux Philippines ou au Cambodge. 
La prostitution de masse se développe là où se combinent trois facteurs : la pauvreté d’une population d’un côté  (Asiatiques, Mexicains), la richesse d'individus de l'autre (Européens, Américains du Nord) et la proximité des deux « contingents » (simple frontière à traverser entre USA et Mexique, vols charters ou low costs entre Europe et Asie). C’était d’ailleurs la même configuration qui prévalait autrefois à Paris sous la Régence et la Venise du XVIIe siècle : grande richesse des uns (aristocrates, marchands) et pauvreté des autres.

Reportage Photo de Nicolas Lainez sur le quotidien des prostituées au Cambodge)    

                         

 

I.    SPÉCIFICITÉS DE L’ESCLAVAGE SEXUEL EN ASIE

La première cause dont nous pouvons parler est la culture de l'assujettissement à laquelle la femme fait face à travers son éducation et sa socialisation dans son ensemble. Dans le livre La moitié du ciel, Sheryl WuDunn & Nicholas Kristof (2009) ont très bien compris cet aspect : « Dans de nombreux pays la soumission aveugle est inculquée aux filles dès leurs plus jeune âge, si bien qu’elles se contentent le plus souvent d’obéir aux ordres, même si il s’agit de sourire lorsqu’elles se font violer vingt fois par jour. » Dès lors que la femme se sent inférieure de par son éducation familiale et sociale, il est plus facile de la soumettre, et surtout de la soumettre en toute impunité. Les victimes sont considérées comme des sous-êtres, comme des personnes négligeables et sans valeur ce qui rend inespéré tout espoir de justice pour ces femmes.
 

La prostitution dans la société traditionnelle :

Chacun connaît l’existence, dans le Japon ancien, des geishas, ces courtisanes raffinées. Dans la Chine ancienne, existaient aussi des prostituées de luxe, habitant des quartiers réservés. Dans ces pays, pour nombre de femmes soucieuses d’échapper au carcan familial (dictature du père) et au gynécée (dictature du mari), devenir une courtisane, éduquée (littérature, poésie, chant, musique) et bien rémunérée, était une manière d’accéder à une forme de liberté. Ainsi plusieurs des poétesses ou romancières restées célèbres, étaient des courtisanes.

Si la tradition leurs a conservé une grande notoriété, il n’en reste pas moins qu’elles ne concernaient qu’une petite minorité. Les prostituées, dans leur grande majorité, restaient en revanche soumises aux conditions esclavagistes de l’abattage

Autre donnée bien connue concernant la Chine traditionnelle : les femmes des classes aisées se bandaient les pieds pour leurs conférer une petite taille, ce qui entraînait leur déformation irréversible. C’était alors l’un des grands critères de beauté physique et érotique. Il est évident qu’une femme aux pieds atrophiés devaient inapte au travail et à une vie indépendante : elle n’existait que comme objet du désir sexuel masculin. C’est bien pourquoi, en Chine, les réformateurs et révolutionnaires (en 1912, puis en 1949) se sont empressés de dénoncer et d’interdire cette coutume barbare pour promouvoir une société plus moderne et plus égalitaire où la femme ne serait plus seulement un objet sexuel.

Dans les milieux populaires, notamment celui de paysannerie, la pauvreté conduisait nombre de parents à vendre leur(s) fille(s) comme servante(s) et/ou concubine(s). La pratique débouchait couramment sur l’entrée dans la prostitution de l’enfant vendu. D’autant plus aisément que l’homme pouvait se débarrasser d’une concubine dont il s’était lassé en la vendant à une maison de prostitution.

Bien évidemment, tout ceci résultait de la place inférieure accordée aux femmes. Laquelle se manifestait, entre autres par l’infanticide des filles et la polygamie. Si la petite fille n’était pas tuée à sa naissance, on la vendait plus tard comme concubine favorisant ainsi la polygamie. Dés lors un cercle vicieux s'instaure : en privilégiant les enfants mâles, inexorablement la population masculine devient supérieure à la population féminine et de nombreux hommes ne trouveront pas d’épouses : il leur restera le recours à la prostitution ou à l’enlèvement. Ce phénomène est toujours d’actualité en Chine et en Inde.

En Inde, le système Devadâsî constituait un cas original. À l'origine destinées au service de la divinité, les Dêvadâsî, issues des hautes castes, recevaient une solide éducation comprenant la maîtrise de la danse pour assurer leur service de danses devant les divinités du temple. Elles jouissaient d'une position avantageuse, recevant de toute la communauté des cadeaux, des dons, des offrandes en argent. Mais elles bénéficiaient également de certains privilèges, notamment elles percevaient une rétribution au cours de leur formation et disposaient du droit d'avoir des rapports sexuels avec leur « préféré ». Cependant, leur statut connu une évolution qui les transformèrent en prostituées sans considération sociale. Leur statut de courtisanes sacrées fut supprimé en raison de l'abolition du système des Devadâsî par l'Empire colonial britannique en 1925. Aujourd’hui, plusieurs centaines de milliers de Dêvadâsî ne sont plus que des prostituées de bas étage, intouchables pour la plupart. 

D’anciennes Dêvadâsî travaillant dans un programme de réhabilitation coupent les dreadlocks d’une jeune Dêvadâsî symbolisant son retour à la liberté (Photo prise par Thomas L. Kelly). 
 

Le développement de la prostitution entre Guerres et mondialisation :

Au XIXe siècle, en Chine, en Indochine, en Birmanie, etc., la présence de colons européens (en l’absence relative d’européennes) fut un facteur de développement de la prostitution sous ses différentes formes (bordels, maisons closes, dames de compagnies, servantes, etc.). Mais, « l’affolante industrie du sexe » s’est développée en Indochine et en Thaïlande dans le contexte des guerres de décolonisation et anti-impérialistes (Première guerre d’Indochine, 1946-1954, Guerre du Vietnam, 1960-1975) avec la présence dans ces pays d’énormes contingents de militaires français ou américains. Avec ces guerres la prostitution prit un essor considérable.

Après ces conflits, le faible niveau de vie sur place et le développement de l'aviation (vols longs courriers, vols charters) dans les pays développés ont fait de ces pays (surtout la Thaïlande et les Philippines) des grands centres du tourisme sexuel et par conséquent de la prostitution. Il est facile pour un Européen de gagner en quelques heures ces pays et d’y trouver, pour un prix bien plus bas qu’en Europe, de « jolies filles », voire des enfants pour les pédophiles notamment aux Philippines considéré comme un grand centre de prostitution pédophile.

Conclusion : la prostitution en Asie est un phénomène social important qui résulte des causalités suivantes : données traditionnelles, guerres coloniales et décolonisation (Indochine, Vietnam), mondialisation des transports et des échanges, différentiel de niveau de vie entre pays d’Asie et pays développés (USA, Europe, Japon).

 Données contemporaines

Le contexte international de mondialisation, de développement des marchés, d'augmentation massive du tourisme en Asie a encouragé le développement du trafic sexuel. Mais l'essor touristique en a sans doute été le facteur clé pour son expansion. La demande croissante de femmes et même d'enfants comme on le verra plus bas, n'a fait qu'augmenter le nombre de filles réduites en esclavages pour répondre à cette demande. Le continent Asiatique étant connu pour ses bordels, de nombreux touristes y vont, de manière délibérée, pour les prostitués, ce qui pousse les bourreaux à réduire sexuellement un nombre toujoursplus important de femmes.

L’industrie du sexe qui rapporte plusieurs dizaines de milliards de dollars (troisième revenu criminel mondial), soumet, détruit et tue des millions de femmes et de fillettes à travers le monde, et tout particulièrement en Asie, continent considéré comme l'épicentre du trafic sexuel. Au sein même de ce continent, on trouve principalement quatre pays qui sont touchés par la prostitution forcée, notamment celle d’enfants : La Thaïlande, l’Inde, le Cambodge et le Népal, les Philippines.

 

II.       MÉCANISMES ET FORMES D'ESCLAVAGE

Les trafiquants s'attaquent en priorité aux femmes pauvres et peu éduquées ce qui permet deux choses. D'une part leur manque d'éducation les rend plus dociles, ne connaissant pas leurs droits elles sont plus susceptibles d'obéir à des ordres que des femmes ayant reçu une solide éducation. D'autre part, plus les femmes sont pauvres, moins la société se soucie de leur sort. Ce deuxième facteur majeur relève évidemment du domaine économique. Selon son rapport de 2013, l'OMD estime qu'en Asie du Sud-Est 14% de la population vit avec moins de 1,25 $ par jour, en Asie du Sud ils sont 30% (8).

 

L’entrée dans la prostitution

En outre il est connu que la pauvreté touche, proportionnellement parlant, plus les femmes que les hommes. Au sein même du monde du travail, les femmes constituent 60% du total des travailleurs pauvres dans le monde (9). Cette extrême pauvreté frappe une partie non négligeable de l'Asie, notamment dans les zones rurales, génèrant des conséquences désastreuses sur l'exploitation sexuelle.Ainsi, des centaines de milliers de femmes sont victimes de fausses offres d'emplois, piégées par des trafiquants ou proxénètes. En situation de pauvreté, elles quittent la campagne pour la ville ou leur pays pour un pays voisin à la recherche d’un travail. Elles se retrouvent ensuite prises au piège par des trafiquants, attirées par leurs promesses d'emplois (artistes, vendeuses, mannequin, domestiques). Pauvres, sous éduquées, loin de leur famille et parfois ne parlant pas la langue locale, elles ne peuvent rien faire pour sortir du cercle infernal de la traite.

Des milliers d'autres sont vendues par des membres de leurs familles ou des connaissances en situation de pauvreté à des bordels, des trafiquants ou des hommes cherchant une femme. Enfin, d'autres sont kidnappées ou conduites par la pauvreté, la toxicomanie ou l'isolement, à tomber entre les mains des trafiquants qui tirent parti de leur désespoir et de leur vulnérabilité. Le mécanisme pour réduire les femmes en esclaves est souvent le même bien que les formes de prostitutions diffèrent. On distingue deux étapes dans le mécanisme de réduction en esclaves sexuels.

Première étape : l’enlèvement, la tromperie ou la vente de filles pour les faire entrer dans le circuit de la prostitution. En Asie, dans les pays particulièrement touchés par la traite sexuelle tels que la Thaïlande, le Cambodge, l'Inde et la Chine, une grande partie des femmes et filles se prostituant ont quitté leurs zones rurales d'origine dans l'espoir de fuir la misère et de trouver un avenir meilleur en ville. Elles se voient ensuite proposer toutes sortes d’emplois (vendeuse, serveuse, etc.) ou l'opportunité de faire des études dans une autre ville, voire dans un autre pays afin de les attirer plus facilement dans le piège de la prostitution. On compte ainsi en Thaïlande quelques 20 à 30 000 femmes birmanes victimes de promesses mensongères d’emplois. Celles qui ne se voient pas proposer ces offres frauduleuses d’emplois sont soit enlevées par les gérants de bordels soit sont littéralement vendues par un parent, proche ou « ami ».

 « Quand Neela a eu 14 ans, son beau-père l'a emmenée de leur village dans la banlieue de Katmandou (au Népal) où un de ses amis lui a trouvé un travail dans une fabrique de tapis. Quelques mois plus tard, un jeune collègue a proposé à Neela de partir dans une autre ville où il y avait de meilleures conditions de travail. Elle a accepté, et son beau-père et le jeune homme lui ont fait quitter la fabrique. Après un voyage de six jours en autocar, ils sont arrivés à Bombay.Là, elle est allée dans un temple où elle a été présentée à deux femmes qui l'ont emmenée dans une maison où une quinzaine de jeunes filles dormaient sur le sol. Elle a été conduite dans une salle de "formation" séparée où elle est restée pendant trois mois avant de s'entendre dire qu'elle avait été vendue pour 500 dollars et que, pour rembourser cette somme, elle devait travailler comme prostituée. Comme elle était la plus jeune, Neela n'a jamais été battue mais elle a vu d'autres filles qui avaient tenté de s'enfuir recevoir une telle volée de coups qu'elles en perdaient du sang par la bouche. Après avoir passé environ un an dans la maison close, Neela a été sauvée grâce à une descente de la police et installée dans un foyer pour enfants. Un test de sida a révélé qu'elle était séropositive. Remplie de honte, elle a décidé de ne pas chercher à retrouver sa famille et elle est restée dans le foyer pour enfants. » (Publié par le Département de l'information de l'ONU).

L’histoire de Neela répond à ces deux logiques : elle a été piégée par ses proches qui l’ont vendue puis abusée par la fausse promesse d'emploi qui lui était proposée.

Seconde étape : suite à l’entrée forcée dans la prostitution, on observe le deuxième mécanisme de réduction des femmes en esclaves : la violence pour les briser. De façon générale, les moyens employés pour briser la résistance de ces femmes consistent tout simplement à détruire leur dignité et leur amour-propre en abusant de procédés comme l'humiliation, le viol et autres actes de violences (coups, brûlures de cigarettes, décharges électriques, etc.). La moitié du ciel prend ainsi l'exemple d'une jeune thaïlandaise de 15 ans forcée de manger des crottes de chien en guise d'initiation. En d'autres termes, les criminels tirant profit de la prostitution font en sorte de détruire moralement les femmes dès le début de leurs « recrutement ». Une femme ayant perdu l’estime d'elle-même et ayant parfois oublié son humanité finit par ne plus présenter aucun signe de résistance et devient, de fait, extrêmement facile à contrôler. La violence opérée par les clients et les trafiquants à l’encontre des femmes se normalise rapidement et transforme la vie des femmes en un véritable enfer. Le viol, la poudre de piment dans le vagin, les brûlures de cigarettes, les fouets, les coups sont le quotidien de ces femmes.

« Pranitha est la fille d’une prostituée, sa mère a été infectée par le virus du VIH et, vers la fin de sa vie, quand elle était en phase terminale du SIDA, elle ne pouvait plus se prostituer, alors elle a vendu sa fille de 4 ans à un trafiquant. Le temps que l’association Prajwalaindia obtienne l’information et arrive sur place, elle avait déjà été violée par trois hommes. » (discours de Sunitha Krishnan en 2009). 

Si le mécanisme de mise en esclavage est unique, la prostitution s’exerce de nombreuses manières différentes : dans les bars, dans les établissements de danse, dans la rue, dans les salons de massage ou dans les maisons closes. Dans certains de ces cas, les femmes travaillent en quelque sorte à leur compte, de manière plus ou moins indépendante (notamment dans les bars) et ne sont alors pas considérées comme « esclaves sexuelles ». Néanmoins, le plus souvent, les femmes sont exploitées par des gangs rassemblant proxénètes et propriétaires de bordels (ou d’hôtels, de salons de massages, de bars, etc.). La prostitution en maisons closes représente la pire forme de prostitution et peut clairement être définie comme de l’esclavage. Un groupe plus ou moins organisé de personnes mal-intentionnées exploitent sexuellement des femmes en échange d'une rémunération misérable voire inexistante. En plus d'être sans cesse enfermées, humiliées et violées par les clients, ces femmes subissent le harcèlement de leurs « proxénètes ».

 

Si nous nous sommes attardés sur la prostitution forcée, il n’en reste pas moins que les formes d’esclavage sexuel sont nombreuses. Le mariage forcé, le fait de marier une personne contre sa volonté et dans un intérêt économique ou d’alliance familiale, en est le meilleur exemple. La femme ou fillette concernée appartient alors à la personne l’ayant acheté à ses parents, il possède un droit de propriété sur elle, ce qui est, par définition, de l’esclavage. Cette personne est ensuite à la merci de tous les désirs et volontés sexuelsde son maître. En effet pour beaucoup de gens la prostitution implique forcément le rapport sexuel avec plusieurs hommes. La prostitution n’est pas le fait de coucher avec un ou plusieurs hommes, mais d'avoir un rapport, sans désir, forcé ou non, contre une rémunération. Une fille qui a été mariée de force a bien été prostituée par ses propres parents qui l’ont ainsi vendue à un mari. L’important, pour la femme, c’est donc, non pas la pseudo « vertu » (coucher avec un homme ou des dizaines)  mais la liberté de faire ce qu’elle veut, en fonction de ses désirs. C’est bien pourquoi, dans de nombreux pays, pour dénier cette liberté, on parle d’ « honneur », d’honneur familial, d’honneur de la femme. Le soi-disant « honneur » n’est rien d’autre qu’une sordide réalité économique, sonnante et trébuchante : on vend cher une fille vierge. Puisque la fille est vendue plus ou moins cher selon son degré « d’honnêteté », de « vertu », de « virginité », elle n’est plus une personne libre, mais une esclave, c’est-à-dire une marchandise. Le mariage forcé, bien que survolé par notre dossier est bien ici une forme d’esclavage sexuel

 

Sortir de la prostitution ?

Prises dans l'engrenage de la prostitution, les femmes ont peu de chances de tourner la page et démarrer une nouvelle vie. En effet, dans le cas des prostituées exerçant hors de leurs pays, leurs passeports sont confisqués à leur arrivée et elles ne peuvent espérer partir qu'une fois avoir remboursé « leur dette », somme absurdement astronomique établie par de soi-disant contrats de « remboursement » des frais de transport depuis leur pays de départ jusqu'à au nouveau pays où elles sont par la suite contraintes d'exercer.

Même dans le cas des prostituées exerçant dans leur pays d’origine, sortir du circuit de la prostitution est difficile. en effet, privées de toutes libertés, enfermées dans les bordels, sans argent ni contact avec l’extérieur autre que celui des clients, elles sont le plus souvent, lorsqu’elles parviennent à sortir de leurs bordels, rejetées par leur famille et la société dans son ensemble. Elles sont alors considérées comme « souillées » dans ces sociétés traditionnelles au sein desquels une femme ayant perdue sa virginité n’a aucune valeur en tant que « femme à marier » même si celle-ci a perdu sa virginité lors d’un viol.

 

III.    LA PROSTITUTION INFANTILE

D'après l'ONG Humanium (qui lutte pour mettre fin aux violations des droits de l'enfant dans le monde), «la prostitution infantile désigne l’utilisation d’un enfant pour des activités sexuelles en échange d’une rémunération ou de toute autre forme de rétribution (cadeaux, nourriture, vêtements etc). Cette activité est englobée dans la notion d’exploitation sexuelle.» Toujours d'après Humanium, « le tourisme sexuel impliquant des enfants est l’exploitation sexuelle commerciale des enfants par une ou plusieurs personnes voyageant en dehors de leur province, région géographique ou de leur pays ». 
 

La demande pédophile

La prostitution infantile est très présente en Asie du Sud-Est. Elle concerne les jeunes filles mais aussi les jeunes garçons. Au Sri Lanka par exemple, d'après les données de l'UNICEF (Fonds des Nations Unies pour l'Enfance), il y aurait environ 300 000 enfants prostitués, la plupart étant des garçons. Cependant, dans la majorité des pays, la traite d'enfants concerne principalement les fillettes. Le tableau suivant permet d'avoir une idée générale du nombre d'enfants concernés. Les chiffres, fournis par l'UNICEF aux environs de 2005, sont des estimations, qu'il faut donc prendre avec précaution.

Estimation du nombre de mineurs prostitués par pays : Bangladesh 10 000 ; Cambodge 15 000 à 25 000 ; Chine 200 000 à 500 000 ; Inde 400 000 à 500 000 ; Indonésie 35 000 ; Vietnam 12 000 ; Népal  12 000 ; Pakistan 40 000 ; Philippines 80 000 à 100 000 ; Sri Lanka 30 000 ; Taïwan 100 000 ; Thaïlande 25 000 à 40 000

 

Il y a plusieurs causes à la prostitution infantile. Les raisons de l’entrée d’enfants dans le cercle de la prostitution sont les mêmes que pour les femmes, cependant il faut cependant prendre en compte d'autres paramètres.

*  L'extrême pauvreté de certaines populations en Asie pousse les parents à vendre leurs enfants à des trafiquants pour subvenir aux besoins du reste de leur famille.

* De nombreux enfants abandonnés deviennent des « enfants des rues », c'est-à-dire des victimes vulnérables pour les exploitants. La situation est similaire avec les enfants des orphelinats, beaucoup d'entres eux y sont kidnappés. Dans certains orphelinats, les enfants sont mêmes photographiés afin que leurs futurs « propriétaires » puissent choisir celui qu'ils veulent.

D'après Human Rights Watch, 10% environ des 900 000 enfants travaillant dans l'industrie du tapis au Népal auraient été enlevés, tandis que plus de 50% auraient été vendus par leurs parents.

 

 Les raisons de la demande accrue de prostitution enfantine sont les suivantes :

*          L'exploitation sexuelle d'enfants permet tout d'abord de répondre à une clientèle pédophile locale ou étrangère. En effet, le tourisme sexuel joue un rôle important dans la prostitution infantile, et une partie de ces « touristes » voyagent en Asie régulièrement pour satisfaire leurs pulsions sexuelles sur des enfants. Depuis quelques années, les films pédopornographiques se multiplient, notamment sur Internet, ce qui incite un certain nombre de personnes à franchir le pas et tenter cette nouvelle « expérience ».

*          Il est plus facile d'abuser d'un enfant que d'un adulte. Les enfants sont plus dociles, d'autant plus qu'ils sont menacés d'être battus en cas de protestation et ils donnent au client un sentiment de puissance.

*          Enfin, la menace du VIH a entraîné un accroissement important de la prostitution infantile. Les clients, craignant d'attraper le virus et sont prêts à payer une somme plus importante pour avoir une relation sexuelle avec des jeunes filles vierges (ou prétendues vierges). Ainsi, l'industrie du sexe emploie des enfants de plus en plus jeunes. En Thaïlande, les trafiquants vont chercher leurs victimes jusqu'en Chine, en Birmanie ou au Vietnam. Des mythes encouragent ces pratiques. En Asie (de même qu'en Afrique), certains hommes croient qu'avoir des relations sexuelles avec des filles vierges permettrait de guérir du VIH. D'autres sont également persuadés que cela accroîtrait leur virilité et leur apporterait longévité et succès en affaire

Depuis quelques années, on observe un essor important du tourisme sexuel, qui se démocratise. Le développement des vols low cost a par exemple rendu les voyages dans les pays d'Asie ou d'Afrique plus accessibles pour une nouvelle clientèle.

D'après le Monde Diplomatique, « les nouveaux clients sont de plus en plus des jeunes Occidentaux en quête d’aventures et de sensations fortes » qui « remplacent peu à peu les vieux touristes allemands, japonais ou américains, lesquels avaient eux-mêmes déjà succédé aux militaires en stationnement pendant la guerre du Vietnam».

Photographie Erik Ravelo

 

On distingue principalement deux types de touristes sexuels : les touristes pédophiles, minoritaires, qui voyagent uniquement dans le but d'avoir des relations sexuelles avec des enfants ; et les touristes sexuels occasionnels pour qui le passage à l'acte, à priori incompréhensible, est le fruit de plusieurs facteurs liés à la situation particulière du voyage.

 

Les enfants prostitués

Dans la plupart des cas, les enfants sont sous le contrôle d'un proxénète. Celui-ci touche une part importante des revenus du travail des enfants qu'il emploie. Il existe des petits proxénètes locaux, qui ont parfois eux-mêmes travaillé dans des bordels dans leur jeunesse, ainsi que des proxénètes qui appartiennent à des réseaux internationaux.

Après avoir été « recrutés » par ces proxénètes, les enfants sont pris dans un cycle de menaces, de violences et de prostitution forcée. Ils vivent dans des conditions précaires, souvent en travaillant à plusieurs dans des chambres minuscules. D'après l'organisation Human Rights Watch, les victimes sont souvent séquestrées et torturées physiquement (brûlures de cigarettes, coups de couteau, chocs électriques).  

 

Conséquences sur les enfants

Les conséquences sur les enfants sont nombreuses.

- Physiquement tout d'abord : les enfants prostitués vivent dans des conditions d'hygiènes alarmantes. Ils sont également très vulnérables aux virus sexuellement transmissibles tels que le VIH, d'autant plus que de nombreux clients refusent d'avoir des relations sexuelles protégées. On peut également observer chez l’enfant, des lésions telles que des déchirements vaginaux, des séquelles physiques de tortures, des douleurs, des infections ou des grossesses non désirées. 

- Psychologiquement ensuite : la souffrance psychologique entraînée par l’exploitation sexuelle mène à des sentiments de culpabilité, de dépression et parfois même au suicide. L’enfant peut aussi présenter plusieurs symptômes comme des troubles de la personnalité ou d’identité sexuelle et de comportement (agressivité, colère), des troubles du sommeil, une perte de confiance en soi, une méfiance ou de la haine à l’égard des adultes. Un certain nombre d'enfants prostitués deviennent par la suite eux-mêmes proxénètes.

- Socialement enfin les enfants prostitués sont rejetés par leur famille ou leur communauté. Ils sont déscolarisées et se retrouvent seuls. Lorsqu'ils peuvent être sauvés et pris en charge par des ONG, ils passent quelques mois au minimum dans des centres spéciaux. Neela, la jeune népalaise dont nous avons transmis le témoignage dans un paragraphe précédent, s'est révélée séropositive après avoir passé plusieurs test. Remplie de honte, elle a décidé de rester dans le foyer pour enfant sans chercher à retrouver sa famille.

 

 

CONCLUSION : L’IMPUNITÉ, LE LAISSEZ FAIRE DES ÉTATS, L’IMPUISSANCE, ET LE SILENCE DE LA PART DE LA SOCIÉTÉ

 

 Si la question de la traite des êtres humains a été très tôt abordée dans le cadre international intergouvernemental, il est à déplorer que peu de pays du sud-est asiatique aient répondus présents à cet appel. En effet, selon la Convention de New York sur la répression de la traite des êtres humains et sur l’exploitation de la prostitution de 1950, les parties signataires s’engagent à : « punir toute personne qui, pour satisfaire les passions d'autrui :

1) Embauche, entraîne ou détourne en vue de la prostitution une autre personne, même consentante;

2) Exploite la prostitution d'une autre personne, même consentante.  La participation des victimes est toujours involontaire car même lorsqu’il y a consentement, il est obtenu par la fraude, la tromperie, l’enlèvement, l’abus d’autorité ou en profitant d’une situation. (cf: Article 1er) » et « également (…) toute personne qui : 1) Tient, dirige ou, sciemment, finance ou contribue à financer une maison de prostitution;

2) Donne ou prend sciemment en location, en tout ou en partie, un immeuble ou un autre lieu aux fins de la prostitution d’autrui. (cf: article 2 de la dite convention) ».

Pour autant, à l’exception des Philippines, aucun pays n'a ratifié cette convention, certains l’ont simplement signé, comme Singapour en 1966 ou l’Indonésie en 2003.

 La faiblesse de l'armement législatif des états apparaît donc comme l’une des causes de l’expansion de l’esclavage sexuel et de l'incapacité de démanteler les groupes de trafiquants. Pourtant paradoxalement tous les états d’Asie du Sud-est, à l’exception notable de l’Inde et de Singapour qui tolèrent juridiquement la prostitution, sont prohibitionnistes, c’est-à-dire qu'ils poursuivent pénalement les prostitué-e-s et les proxénètes officiellement, sans pour autant pénaliser les client-e-s.

Il est vrai que les proxénètes ne sont jamais arrêtés, jamais condamnés. Les personnes qui ont été réduites en esclaves savent qu’elles ne pourront pas se faire justice. Trop souvent, les autorités locales se retournent contre les femmes accusées de prostitution et minimisent le rôle des trafiquants. Il est également commun que beaucoup de femmes soient immédiatement expulsées vers leurs pays d'origine avant même d'avoir pu témoigner contre leurs exploiteurs et bourreaux. Les femmes ne vont dès lors, pas se plaindre à la justice.

Enfin, on observe un véritable silence de la part de la société face à cette traite humaine. De nombreux locaux ressentent du mépris pour ces femmes réduites en esclaves et toute réinsertion est dès lors extrêmement compliquée dans la mesure où elles se retrouvent marginalisées et montrées du doigt lorsqu'elles parviennent à s'en sortir. Ajouter à cela une véritable peur des représailles et une non protection des témoins qui osent parler contre les trafiquants : la société dans son ensemble se retrouve silencieuse face au crime organisé. Ainsi malgré les nombreuses lois criminalisant cette pratique au Népal et en Inde, la traite des femmes et des filles entre les deux pays est fréquente. Human Rights Watch a constaté que policiers, administrateurs et politiciens – souvent corrompus par les proxénètes - s'entendent avec les trafiquants, fermant les yeux sur ce qui se trame et refusant de punir les coupables.

 

Recherche et écriture : DA SILVA Clélia, KOFFI Kerren, MAGALI Christophe, PARIS Zoé,

Relecture et ajouts : BEAUFILS Charlotte, BELLAMI Victoria

Un grand merci à Jean-Marc Gayman, professeur agrégé d’histoire pour sa relecture et ses conseils d’écriture.

 

Références :

(1)    Nicholas Kristof and Sheryl WuDunn, 2009. Half the Sky: Turning Oppression into Opportunity for Women Worldwide, Knopf, September 2009. (Traduction française : Nicholas Kristof and Sheryl WuDunn, La moitié du ciel, 2010.)

(2)    http://www.state.gov/j/drl/rls/hrrpt/2008/eap/119058.html

(3)    http://www.unodc.org/documents/southasia/News/conduct_final.pdf

(4)    http://edition.cnn.com/2009/WORLD/asiapcf/05/11/india.prostitution.children/index.html?s=PM:WORLD

(5)http://ecpat-france.fr/centre_ressources/2-etudes_et_rapports/2-Prostitution_des_enfants/3-Prostitution_des_enfants_dans_le_monde_Fondation%20Scelles-07.pdf

(6)    http://www.fondationsolyna.ch/#!leschiffres/chfq

(7)    http://www.pomme-cannelle.org/autre-visage-du-nepal/

(8)    (http://www.un.org/fr/millenniumgoals/pdf/mdg_report2013_goal1.pdf)

(9)    (http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---dcomm/documents/publication/wcms_082656.pdf)