Les livres de l’été #1 – « Les oiseaux migrateurs – témoignages de migrants » par Clémentine Baron

Cet été, Humans for Women vous propose de la lecture. Pour commencer cette nouvelle série d’articles, nous avons lu l’ouvrage de Clémentine Baron, « Les oiseaux migrateurs – témoignages de migrants », publié chez l’Harmattan en 2016, que nous vous recommandons très chaudement.

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Clémentine est engagée, et n’hésite pas à mettre sa plume au service de ceux qu’on refuse d’écouter. Son ouvrage, poly-dimensionnel, riche et intense, poétiquement intitulé « Les oiseaux migrateurs », nous délivre sans fards et sans filtres les témoignages de 17 personnes migrantes.

10 de ces témoignages sont délivrés par des femmes. Ces récits narrent en creux des témoignages sur les discriminations et les violences vécues par les femmes, quelle que soit leur situation sociale, géographique, leur âge … (I) Ces témoignages témoignent aussi du besoin de pouvoir communiquer et partager dans une langue commune (II). Cet ouvrage est aussi le récit d’une formidable aventure collective (III), et a vocation à informer le mieux possible ses lecteurs (IV).

 

 

 

I. Des récits de femmes

Rolande, béninoise, explique qu’elle a été envoyée en France par sa famille pour échapper au sort réservé aux jeunes filles. Elle dénonce avec force le fait qu’elles ne soient pas scolarisées et qu’elles soient destinées à travailler à la maison sans se voir offrir le choix de pouvoir mener d’autres projets de vie. Elle évoque son projet de devenir médecin qui lui a échappé des mains. La France est elle aussi critiquée à raison. Rolande délivre un témoignage vif sur la précarité et donc l’exploitation et l’esclavage domestiques et au travail des femmes élevant seules des enfants. Elle dénonce le cercle vicieux entre expulsions et l’impossibilité de trouver une source de revenus stable. C’est aussi cette condition des femmes élevant seules des enfants qui est racontée par Rosa, chilienne, quand elle évoque les difficultés rencontrées par sa mère, qui avait été forcée par son père à se former à la couture, après son divorce, au Chili. Elle évoque aussi la violence de la répression des manifestations contre Pinochet, et l’humiliation qu’elle a vécue en garde à vue, forcée à se déshabiller intégralement devant des policiers.

Nadia, algérienne, a été victime de violences conjugales perpétrées par un homme manipulateur, qui s’est marié avec elle et lui a proposé de venir en France dans le seul but de mettre la main sur ses économies personnelles. Au moment de l’élaboration de l’ouvrage, Nadia était sous obligation de quitter le territoire français (OQTF), car l’accord passé entre la France et l’Algérie ne permet pas la protection des femmes pour violences conjugales, seuls les liens maritaux sont pris en compte, or son conjoint a fait annuler le mariage. Le statut des femmes divorcées en Algérie, encore mal perçu, lui laisse craindre à raison des persécutions si elle y retournait. C’est aussi le cas de Denisse, péruvienne. Son témoignage montre à quel point les femmes migrantes sont mises en situation de dépendance par rapport à leurs partenaires, quand leur titre de séjour repose sur les liens du mariage ou du PACS et de la vie familiale, avec des personnes de nationalité française. 

Ewa, polonaise, exprime les difficultés qu’elle a eu à poursuivre ses études en Pologne alors qu’elle était enceinte et dans la précarité. Elle explique aussi qu’en Pologne, il existe que très peu de structures pour soutenir les jeunes parents. Elle dénonce aussi les clichés sur « les filles de l’Est », qui lui ont valu d’être harcelée dans l’espace public par les hommes en France. Adrianna aussi a été victime de clichés, de préjugés, de la méfiance et de la suspicion à l’encontre des personnes roms, en raison de son origine roumaine.

Etre une femme diplômée ou avec des qualifications professionnelles ne permet pas toujours de pouvoir s’en sortir une fois en France. Selva, universitaire sri-lankaise spécialisée dans les cultures et religions hindoues, Le, doctorante vietnamienne spécialiste de la langue anglaise, ou encore Jing Jing, qui avait un emploi très lucratif en Chine, avaient un statut dans leur pays d’origine. Mais ces qualifications et ces expériences professionnelles ne sont d’aucun secours. Selva dénonce le manque d’équivalences et de reconnaissance des diplômes. Elle a été obligée de recommencer à zéro. Jing Jing en raison de l’instabilité lié à son installation en France et de la situation professionnelle de son conjoint, ne pouvait encore, à l’époque de l’élaboration du livre, trouver un emploi. Le, quant à elle, critique en particulier la précarité des titres de séjours pour « les cerveaux étrangers ».

Venir d’un autre pays de l’Union Européenne n’est pas non plus une garantie ou une sécurité, comme le soulignent les témoignages d’Ewa et d’Adrianna. Comme elles le remarquent, si être européenne facilite certaines démarches, les conditions d’accueil n’en sont pas moins précaires.

II. La question des langues et des cultures, au cœur des témoignages

L’apprentissage de la langue du pays d’accueil, et les barrières juridiques et sociales résultant de sa méconnaissance, occupent une place centrale dans l’ensemble des témoignages.

La langue est le seul pont qui permet de traverser le fleuve des difficultés.
— Témoignage de Le, p. 48.

Ewa raconte l’isolation qu’elle ressent puisqu’elle ne parle pas le français. Elle met aussi en avant l’importance du partage pour apprendre une langue. Denisse explique que l’attribution de son visa étudiant dépendait fortement de sa maîtrise de la langue française.

Les différences culturelles sont aussi mises en lumières. Ewa raconte les difficultés à maîtriser et à jongler entre différents codes culturels. Jing Jing souligne avec humour les différentes traditions culinaires. Denisse, Rosa et Le évoquent aussi la question des origines, de la quête de et du rapport à l’identité, tant pour elles-mêmes que pour leurs enfants, mais aussi la question de leur éducation entre deux cultures. Denisse en particulier se remémore avec émotion son enfance ainsi que l’amour qu’elle porte au Pérou, bien qu’elle sente que le lien entre son pays et elle se distende au fur et à mesure. Selva, elle, souhaiterait peut-être rentrer au Sri-Lanka, son pays lui manque. Elle essaye de transmettre sa culture à ses enfants, pour garder le lien.

Au bout de quelques années, chez toi, ce n’est plus chez toi.
— Témoignage de Denisse, p. 106.

Mais la culture ou la langue ne sont pas des freins insurmontables. Ani, géorgienne, malgré le fait qu’elle soit atteinte de sclérose en plaques, et intimement convaincue de l’importance de pouvoir communiquer dans la langue du pays d’accueil, souhaite se mettre au service des personnes arrivant en France, en devenant interprète pour des associations. Toutes les femmes de cet ouvrage sont porteuses d’espoir, de force et de vivacité. Au fond, comme le résume Rosa :

La France, c’est notre pays d’accueil, mais c’est aussi notre pays tout court. L’endroit où tu manges, où tu travailles, où tu vis, l’endroit où tu peux aussi trouver l’amour, c’est ça ton pays.
— Témoignage de Rosa, p. 115.

III. Le récit de l’élaboration d’une œuvre collective

Au-delà de la nature très personnelle des témoignages rapportés, ce livre est aussi le récit en filigrane de l’élaboration d’une œuvre collective. Clémentine ne cache pas les difficultés qu’elle a eu pour rencontrer les personnes qui témoignent et les obstacles pour se rendre sur les terrains médiatisés des dits « camps de réfugiés ».

Humble et reconnaissante, Clémentine rend hommage à l’ensemble des personnes et des organisations qui ont rendu possible l’écriture de cette fresque. Loin d’être l’ouvrage d’une seule personne, son élaboration repose sur la synergie entre les personnes qui ont témoigné, les associations qui ont facilité ces rencontres, les rédacteurs des encarts informatifs mais aussi, l’illustratrice Sophie Cousinié, qui met en image avec émotion et poésie ces témoignages.

C’est l’alliance entre l’ensemble de ces acteurs, de leurs histoires, et de leurs engagements qui donne à cet ouvrage une dimension résolument humaine et humaniste.

IV. Un livre accessible et informé

Tout au long des récits, sont disséminés des encarts expliquant avec clarté les points juridiques complexes du droit de l’asile et de l’immigration en France, et ancrant les témoignages dans les contextes historiques des différents pays d’origine et d’accueil.

Biographie – Clémentine Baron

Crédits - Sylvain Hoareau

Crédits - Sylvain Hoareau

Clémentine est une journaliste et auteure, membre du collectif Les Incorrigibles. Ses thèmes de prédilection sont la culture, l’histoire et les problématiques sociales.   

Vous pourrez retrouver Clémentine lors du vernissage de notre exposition « Identité(s) en mouvement – Les visages de la migration », en septembre prochain. Pour plus d'informations sur cet évènement, c'est par ici : https://www.facebook.com/events/1788992648097179/?acontext=%7B%22ref%22%3A%224%22%2C%22feed_story_type%22%3A%22308%22%2C%22action_history%22%3A%22null%22%7D

Pour commander le livre : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=52155, il est aussi disponible aussi dans toutes les bonnes librairies.

Clémentine a aussi écrit des livres à destination du jeune public dans la collection Quelle Histoire, dans lesquels elle dresse les portraits d’hommes et surtout de femmes célèbres, comme Rosa Parks, Olympe de Gouges ou encore Calamity Jane (parus en 2016), une belle idée de cadeaux à offrir : https://www.quellehistoire.com/?gclid=Cj0KEQjw-ezKBRCGwqyK0rHzmvkBEiQAu-_-LIpIqJE5GCbdwqAtqkjh9xQi2H28b0tb3EYywaDx5YsaAlmf8P8HAQ

Suite à la publication de son livre, Clémentine a été sollicitée par le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR). Pour lire son reportage en plusieurs volets sur une famille réinstallée en France, c’est par ici : http://clementine-baron.com/en-route-pour-une-nouvelle-vie/.

Pour retrouver l’ensemble de ses travaux, voici le lien vers son site web : http://clementine-baron.com. Pour plus généralement suivre sa riche et dense activité, retrouvez-la aussi sur Twitter (https://twitter.com/enimelc?lang=fr).

Victoria Bellami