L'odyssée des femmes migrantes

Pas une journée ne passe sans qu'un média européen n'accorde une couverture à ce que l'Europe nomme la crise des migrants. Mais ce phénomène est essentiellement vu comme masculin en raison de notre imaginaire collectif qui voit en la personne du migrant celle d'un jeune homme maghrébin, noir ou asiatique. Les femmes migrantes, rarement vues et entendues dans les médias, ne seraient que des accompagnatrices peu nombreuses de cette migration masculine. Pourtant, elles représentent 52% des migrations en Europe. Pourquoi sont donc-elles aussi invisibles ? 

Rappel sur la crise des migrants 

La crise des migrants c'est cette vague sans précédant de migrations qui touche l'Europe. Depuis le 1er janvier 2015 c'est plus de 500 000 personnes qui sont entrées en Europe contre 280 000 sur l'ensemble de l'année 2014. Cette explosion est en partie liée à l'enlisement du conflit syrien qui a entraîné une augmentation du nombre de migrants en provenance du Moyen-Orient. Ils sont 80% à être originaires de Syrie estime l'UNICEF, 5% d'Irak et 5% d'Afghanistan. Les autres arrivants sont majoritairement des Érythréens et les Somaliens, venant trouver refuge en Europe. 

Des Femmes migrantes toujours plus nombreuses mais peu exposées médiatiquement

Un groupe de migrants arrive à un centre de transit après avoir franchi la frontière entre la Grèce et la Macédoine, près de la ville de Gevgelija, le 31 août 2105. ©AP Photo/Boris Grdanoski

Parmi les 3000 migrants qui arrivent chaque jour en Europe par la Macédoine, 1/3 étaient des femmes et des enfants en septembre dernier, contre seulement 10% en juin de l'année dernière. Cette augmentation est principalement du au changement dans la migration, qui se fait désormais en famille. Auparavant, les hommes partaient seuls souvent pour des raisons économiques, avant d'être rejoints par leurs femme et enfants, une fois installés. Aujourd'hui ces familles entières sont poussées à partir pour échapper aux violences de la guerre. D'autre part, de plus en plus de femmes, notamment en Syrie, perdent leurs maris dans les combats et se retrouvent seules, en situation de vulnérabilité. Elles décident donc de partir avec leurs enfants et d'entamer la migration vers l'Europe pour trouver plus de sécurité. 

Malgré cette augmentation, peu de témoignages féminins nous sont rapportés dans la presse. Les hommes sont d'avantage médiatisés dans la mesure où ils incarnent le chef de famille qui répond à l'image européenne qu'on se fait d'une famille traditionnelle du Moyen-Orient. Les femmes sont d'avantage vues comme des suiveuses. Il est vrai qu'il est plus difficile d'accéder à leurs récits en raison de leur statut. Si elles voyagent en famille, un homme, père, mari ou frère exerce un contrôle sur elles. Par conséquent, il s'installe une certaine forme de peur de raconter leur parcours avec cette présence masculine qui surveille et peut filtrer le témoignage. 

Pourtant l'odyssée des ces femmes est encore plus dangereux que celui des hommes. Elles sont confrontées à de nombreux défis et à d'avantage de violences. 

Un parcours migratoire dangereux pour les femmes

Outre la dangerosité des traversées méditerranéennes et l'épuisement du voyage, les femmes sont soumises à des violences de plusieurs types : des violences physiques et morales, des violences spécifiques à leur genre, c'est-à-dire des agressions sexuelles allant du harcèlement au viol, des violences sociales et racistes dans les pays traversés et des violences économiques comme le racket. Les femmes seules sont les plus vulnérables. Certaines tendent de se regrouper par région d'origine pour tenter d'assurer leur sécurité, d'autres cherchent la protection d'un homme pour stopper les tentatives de viols de leurs compagnons de route. Les femmes ne pouvant pas payer le voyage sont également la proie des passeurs qui en échange d'une relation sexuelle les font partir. Enfin certains rapports comme celui d'Human Rights Wathch mettent en cause notamment les autorités policières macédoniennes, qui n'hésiteraient pas à abuser et à violenter les migrantes. 

L'accès au soin est difficile sur la route, voir inexistant dans certains pays : les médicaments coûtent chers et l'accueil dans les hôpitaux varie en fonction des états. 

Or, 12% des femmes qui transitent par la Macédoine sont enceintes, estimait l'Unicef en septembre. Elles ont donc des besoins et des soins spécifiques qu'elles n'obtiennent que rarement. C'est pourquoi on peut assister à certaines scènes comme celle du 13 octobre, où une jeune femme syrienne a accouché, juste après son débarquement depuis la Turquie, sur la plage de l'île grecque Lesbos. 

Parmi les réfugiés syriens arrivés sur l'île de Lesbos en Grèce ce 13 octobre 2015 se trouvait une jeune femme qui a donné naissance à son enfant sur la plage. | AFP

Avec l'augmentation du nombre de migrantes, ces femmes commencent-à faire l'objet de préoccupations dans les politiques de migrations. Par exemple, la Turquie a mis en place une couverture de santé pour les réfugié-e-s et un accès gratuit à la maternité. Cependant, en Europe, la volonté de protéger ces migrantes se heurte à celle, prioritaire, de protéger ses frontières en contrôlant les migrations. En effet, la politique migratoire de l'Union européenne, sécuritaire, conduit à une criminalisation de la migration avec la mise en place de réseaux mafieux et de passeurs qui ont un impact direct sur les violences faites aux femmes. Ces dernières se retrouvent la proie des passeurs et parfois des forces militaires qui contrôlent les zones transfrontalières. Établir des routes légales de circulation permettrait de réduire ces problèmes et de diminuer le nombre de migrant-e-s mort-e-s, qui s’élevait à 3500 pour 2014. 

Des conditions de vie difficiles dans les camps de réfugiés 

Une fois arrivées en Europe, l'odyssée des migrantes est loin d'être achevée. Elles trouvent place dans des camps de réfugiés en attendant d'atteindre le pays de destination fixé ou tout simplement d'obtenir des papiers pour rester légalement dans le pays d'accueil. 

Les conditions de vie y sont particulièrement éprouvantes pour les femmes. Outre, les problèmes de santé comme les épidémies de gale, les infections et les problèmes de dénutrition qui s'y développent, les femmes sont avant tout soumises à la promiscuité avec les autres migrants hommes, sans toilettes, ni salles de bains qui leurs sont réservées. Les migrantes vivant seules dans ces centres d'accueil, ressentent un sentiment d'insécurité permanent. Elles se regroupent dans des tentes communes pour tenter de se protéger, d'avantage susceptibles de subir des violences physiques et sexuelles. Ainsi, dans le camp de Calais, chaque nuit près de 200 migrantes se retrouvent entourées des 4000 hommes qui occupent le bidonville. Les associations et bénévoles assistent impuissants à des violences, à des viols et à la mise en place d'un réseau de prostitution. 

Meron a choisi d'utiliser l'argent que lui a laissé son père pour sa protection. La "jungle" où elle vit est payante. Julia Dumont

Pour assurer la protection de ces femmes, il serait nécessaire de respecter leurs besoins spécifiques avec des espaces privés dans les camps, voir une mise à l'écart dans des centres d'accueil exclusivement féminins. D'autre part, il faudrait s'appuyer sur des personnes formées pour être au contact de ces femmes, comme des travailleurs sociaux et des psychologues qui puissent leur servir d'interlocuteurs. Ces accompagnants seraient en mesure de mieux détecter les femmes victimes de violences afin de les aider et les conseiller. Cependant, il n'y a pas assez de moyens pour appliquer ces mesures protectrices et les capacités d'hébergement sont limitées. Toujours à Calais, le centre de loisirs Jules-Ferry est réquisitionné depuis plusieurs mois pour abriter 120 femmes et enfants, laissant les autres aussi nombreuses s'abriter dans le bidonville. 

Une insertion compliquée dans le pays d'accueil 

Les migrant-e-s se heurtent à leur arrivé dans le pays d'accueil à des difficultés d'insertion. Tout d'abord, il est nécessaire d'obtenir le droit d'asile ou le droit du séjour pour avoir un statut légal sur le territoire, ce qui n'est pas toujours le cas et vient aggraver la situation de ces hommes et de ces femmes. 

De plus, les migrantes sont victimes de la représentation européenne de la femme immigrée, considérée comme peu qualifiée et dépendante de l'homme. Pourtant, dans le cadre de la crise syrienne notamment, les migrations sont le plus souvent entreprises par des familles ayant des ressources financières suffisantes pour partir. Il s'agit par conséquent de personnes majoritairement qualifiées. Or, une fois arrivées en Europe, quelque soit leur niveau d'étude ou leur expérience professionnelle, leur savoir-faire et formation sont rarement reconnus. Elles trouvent principalement des emplois dans le secteur du service à la personne : femmes de ménages, gardes d'enfants etc ... 

Un rapport du CESE de janvier 2015 sur l'intégration des femmes migrantes dans le marché du travail, propose aux États membres plusieurs recommandations comme : 

* "organiser des formations linguistiques qui répondent aux besoins spécifiques des femmes immigrées qui soient orientées vers la recherche d'un emploi et qui leur soient accessibles" 

* "accélérer les processus de reconnaissance des qualifications et expériences acquises à l'étranger pour permettre aux femmes de trouver des emplois correspondant à leurs compétences et aspirations". 

En ce qui concerne celles qui sont peu qualifiées, il faudrait mettre en place des stages et des formations pour leur apprendre un emploi. 

En effet, en aidant les femmes à s'insérer dans la vie professionnelle et donc dans la société d'accueil, c'est aux familles entières de migrants que l'on permet de s'intégrer, dans la mesure où ce sont les femmes qui s'engagent le plus dans la vie scolaire des enfants et dans les associations locales. 

Charlotte Beaufils

Sources : 

* http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/10/12/sur-la-route-les-femmes-migrantes-plus-vulnerables_4787830_3214.html 

* http://www.eesc.europa.eu/?i=portal.fr.soc-opinions.32652 

* http://www.la-croix.com/Solidarite/En-France/Comment-mieux-proteger-les-femmes-migrantes-2014-02-20-1109671 

* http://www.awid.org/fr/nouvelles-et-analyse/racisme-sexisme-et-violence-legard-des-migrantes-africaines-subsahariennes 

* http://www.huffingtonpost.fr/2015/09/07/crise-migrant-question_n_8083460.html 

* http://droitcultures.revues.org/3549 

* http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/changer-de-regard-sur-l-145900 

* http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2015/10/07/dans-la-jungle-de-calais-medicalement-ce-que-nous-avons-vu-est-inacceptable_4784404_1654200.html 

* http://www.huffingtonpost.fr/2015/10/14/refugies-syriens-femme-accouche-plage-ile-lesbos-grece_n_8288076.html 

* http://information.tv5monde.com/terriennes/migrants-de-plus-en-plus-de-femmes-et-d-enfants-51134

* Femmes migrantes, femmes plurielles Causes Communes, octobre 2013, n°78 

* Dossier Femmes, genre, égalité : Les migrants sont aussi des migrantes, magazine Hommes et Libertés, n° 167, septembre 2014 par Catherine Wihtol de Wenden

À voir : 

* Le film Hope de Boris Lojkine qui retrace l'histoire d'une migrante nigériane en route vers l'Europe