Mexique : Entre traite des êtres humains et esclavage sexuel

« CHAQUE ANNEE 1,4 MILLION DE PERSONNES, EN GRANDE MAJORITE DES FEMMES ET DES PETITES FILLES, SONT ACHETEES ET REVENDUES, COMME UNE MATIERE PREMIERE, AU POINT QUE LE COMMERCE SEXUEL EST DEVENU, AVEC LA VENTE D’ARMES ET LE TRAFIC DE DROGUE, LE PLUS RENTABLE DU MONDE »

L’esclavage est l’ « exercice des attributs du droit de la propriété sur une personne qui, se trouvant sous le contrôle d’une autre, perd sa capacité à disposer librement d’elle-même. »

C’est une pratique archaïque qu’on pense révolue car elle a été officiellement abolie dans la majorité des pays du monde.
Cependant il existe un nouveau type d’esclavage, l’esclavage moderne qui sévit dans de nombreux pays (Amérique Latine, Moyen-Orient…) et qui implique principalement les femmes et les enfants.
L’esclavage peut prendre plusieurs formes, on peut exploiter sexuellement certaines personnes afin d’en tirer un profit financier. 

Ainsi, l’exploitation sexuelle commerciale est définie comme un « phénomène social consistant à abuser sexuellement de femmes et d’enfants contre des avantages économiques au bénéfice d’une ou plusieurs parties intervenant dans le processus. L’exploitation sexuelle implique un transfert d’argent ou un paiement en nature ou en services d’une personne adulte à une autre, en échange de relations sexuelles avec une femme ou un enfant. Les formes d’exploitation sexuelle les plus communes, très étroitement liées à la traite des personnes, sont la prostitution, le tourisme sexuel et la pornographie. »

Avec le XVIème siècle et la mondialisation s’est également développé une mondialisation parallèle. Avec le développement des moyens de transports et des moyens de communication la traite des êtres humains est devenue beaucoup plus facile, autant que le serait un transport de marchandises. Les trafiquants d’êtres humains profitent de ce phénomène afin de transporter leurs victimes d’un pays à l’autre afin de les exploiter.  

La traite des êtres humains est devenue très commune, c’est le deuxième commerce illicite le plus lucratif au mon derrière le trafic de drogue. En troisième position se trouve le trafic d’armes. Selon le forum de Vienne pour lutter contre la Traite des êtres humains ce commerce rapporterait chaque année entre 32 000 millions et 36 000 millions de dollar.

La traite à des fins d’exploitation sexuelle est un « phénomène impliquant le transfert de personnes à l'intérieur et à l'extérieur de leur pays à des fins d’exploitation sexuelle et pouvant être le résultat du recours à la force ou de l’abus d’autorité ou de force, de la contrainte, de la manipulation, de la tromperie, des pressions familiales, de la violence familiale et communautaire, de la pauvreté ou d’autres situations désavantageant les femmes et les enfants. Certains auteurs parlent également de « prostitution forcée ». »
 

LE CAS MEXICAIN OU LA NORMALISATION DE L’ESCLAVAGE SEXUEL

Le Mexique est un pays d'origine, de transit et de destination pour la traite des personnes et le crime se produit à travers le Nord et l'Amérique centrale pour l'exploitation sexuelle et le travail forcé. 
Les groupes les plus vulnérables au Mexique comprennent les femmes et les enfants, les migrants sans papiers, les populations autochtones, paysannes, les travailleuses occasionnelles, les jeunes et les personnes analphabètes ou avec un faible niveau d’éducation.
La traite des personnes au Mexique est principalement contrôlée par les cartels qui se consacrent également au trafic de drogue, à la vente d’armes et aux séquestrations. Ces cartels contrôleraient 70% de la traite des personnes. 
Ils ont pour habitude de kidnapper des femmes et des enfants afin de les exploiter sexuellement.
Ils profitent également des migrantes qui viennent au Mexique dans l’espoir d’une vie meilleure. Beaucoup de migrantes sont violées, tuées ou maltraitées physiquement ou psychologiquement. 

Innocence volée

Ces femmes et ces filles victime de traite viennent au Mexique en espérant avoir un travail honnête et pour la plupart pour aider leur famille restée dans un autre pays (lorsque celles-ci ne sont pas mexicaines). Danse, mannequinât ou autre emploi. Tous les moyens sont bons afin de faire venir ces femmes pour ensuite les prostituer et en tirer profit.

Nous pouvons prendre comme exemple Arely, une jeune Vénézuélienne de 19 ans qui a été attirée au Mexique dans l’espoir de faire carrière comme mannequin mais à son arrivée elle a découvert une toute autre réalité. La femme qui l’avait recrutée lui a exigé le remboursement des frais de voyage. Elle a donc été prostituée de force sous le prétexte qu’elle devait rembourser cette dette.

« Un jour, je me suis rendu compte que je leur devais déjà plus de 10 000 dollars pour le billet d’avion, le logement, la nourriture…C’est pourquoi j’ai accepté la première fois qu’ils m’ont demandé d’aller à l'hôtel avec cet homme d’affaires très riche du Nuevo Leon. » 

Le cas de Maria une jeune fille provenant d’Amérique Centrale est également marquant. Elle a quitté son pays avec la promesse de travailler comme serveuse dans un restaurant. Elle a cependant été vendue et revendue et transportée de maison close en maison close. Elle vit aujourd'hui dans un centre pour les victimes de la traite au Mexique. 

« Certains clients te traitent bien et d’autres non, mais je remercie dieu qu’il ne me soit rien arrivé, certaines de mes amies ont terminé mortes. » « Ils m’ont enlevé mes papiers et ils ont même pris le numéro de téléphone de ma mère. Ils me disaient que je devais travailler jusqu'à ce que j’ai fini de payer ma dette. »
« J’étais âgée de 16 ans. Un jour, une amie m'a dit que des femmes mexicaines étaient à la recherche de personnes qui veulent travailler. Je les ai contactées et elles m'ont offert un travail de serveuse dans un restaurant et elles ont dit qu'elles allaient me payer 400 pesos par semaine. Je n’avais pas d’argent pour entretenir mon bébé et mes deux frères donc j’ai accepté. À mon arrivée, elles m’ont fait travailler dans un bar. Un client a dit qu'il voulait avoir des relations sexuelles avec moi. J’ai refusé. Puis la propriétaire m'a frappé et a crié: « Tu fais ce que je te dis. Tu me dois de l’argent: j’ai payé pour t’amener ici. Quand tu finiras de me payer, tu feras ce que tu veux. Ce jour-là, j’ai été forcée à avoir des relations sexuelles avec quatre clients. » »[...]
 

TÉMOIGNAGE D’UNE VICTIME

« Il y a deux semaines on a enlevé ma fille. Je suis allé à son cours d’anglais, à l’école, un garçon lui a dit que sa tante la cherchait. En sortant, ils l’ont menacée d’une arme dans le dos et ils l’ont fait monter dans une camionnette ou il y avait quatre autres filles. Ils les ont emmenées dans les bois. Ils les ont déshabillées, violées et ils ont pris des photos. Puis ils les ont remises dans la camionnette pour les emmener dans une maison abandonnée. Elle a entendu leurs bourreaux dire qu’ils les emmèneraient à Mexico pour les prostituer. Elle a réussi à s'échapper pendant un moment d’inattention. Grâce à dieu elle est maintenant avec nous. »
 

TÉMOIGNAGE D’UN PARENT D’UNE VICTIME

Ces femmes et jeunes filles peuvent également atterrir dans ce trafic par amour. Tous les moyens sont bons pour les manipuler. Elles veulent vivre une vie meilleure et vivre un grand amour mais lorsqu’elles se rendent compte de la réalité il est souvent trop tard pour retourner en arrière car elles sont déjà prises au piège dans un réseau de prostitution forcée. 
C’est le cas de Karla Jacinto qui est une victime typique du trafic sexuel au Mexique. Lorsqu'elle a rencontré la famille de son jeune maquereau, il y a dix ans, la manipulation a été immédiate. « Ils m'ont dit: 'Si on était méchants, on t'aurait déjà violée et laissée là » se souvient-elle. 
Karla a demandé au garçon qu'il la ramène chez ses parents, à Mexico.  Il a finalement cédé, lui disant qu'il allait demander sa main en mariage à ses parents.  Ils sont arrivés chez les parents de Karla à 2h30 du matin. La mère de Karla, en colère contre sa fille, a refusé d'ouvrir la porte.  
À court d'options, seule et âgée de 12 ans, Karla est retournée à Zacatelco, vivre au sein d'une famille qu'elle ne connaissait pas, la famille de son maquereau. « Les premiers trois mois, tout allait bien: j'avais de l'affection, de l'amour, tout ce dont j'avais besoin. Puis il a commencé à me prostituer » commente Karla. « Il a commencé à me frapper et à m'insulter. Il m'a frappée avec des bâtons et des câbles. Il m'a même brûlée avec un fer à repasser. »

Elle est tombée enceinte de jumeaux, mais le garçon l'a forcée à avorter. Enceinte à nouveau, elle a été contrainte de se prostituer jusqu'au huitième mois de sa grossesse. Un mois après sa naissance, la fille de Karla a été enlevée par la famille de son proxénète, et Karla n'a pas pu voir son enfant pendant un an.

« On fait ça par amour, ils me disaient. C'était toujours par amour. »

Karla a heureusement atterri dans un refuge à l'âge de 16 ans dans lequel elle a vécu pendant deux ans.
Aujourd'hui âgée de 22 ans, Karla est devenue une militante active dans la lutte contre le trafic des filles et des femmes au Mexique et dans le monde. 
L'année dernière, elle a été l'invitée d'honneur du Vatican, et aujourd'hui, elle est bénévole au refuge qui l'a recueillie il y a quelques années.

Karla Jacinto a passé 4 ans sous l’emprise d’un proxénète a peine plus vieux qu’elle dans l’Etat de Tlaxcala au Mexique (Photo prise par Nathaniel Janowitz/VICE News)
 

Ce que dit la loi

En 2003, le Mexique a signé et ratifié le Protocole des Nations Unies visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, il oblige les pays signataires à développer des politiques et des mesures pour lutter contre ce crime assurant également la protection des victimes et la collaboration avec d'autres pays pour lutter contre la traite.

La loi mexicaine punit sévèrement le proxénétisme et la traite en théorie.
Il est cependant difficile de trouver les coupables et ils sont rarement arrêtés car les cartels possèdent beaucoup d’argent et ils sont très bien organisés. Certains hommes politiques profitent même des services de ces femmes qui ont été forcées à se prostituer, ils vont même jusqu’à appuyer les cartels. 
Ce phénomène est très commun dans un pays ou la corruption sévit. Même lorsque les victimes de la traite sont retrouvées elles ne témoignent ou portent plainte que très rarement car elles craignent des représailles des trafiquants (ou proxénètes).

LOI POUR PRÉVENIR ET SANCTIONNER LA TRAITE DES PERSONNES

CHAPITRE II. De la traite des personnes

ARTICLE 5. Commet le crime de traite des personnes tout personne qui promeut, sollicite, offres, facilite, procure, les transferts, livre ou reçoit, pour lui ou pour un tiers, une personne qui par la violence physique ou morale, ou la tromperie ou les abus de pouvoir soumet une autre personne à l'exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l'esclavage ou les pratiques analogues à l'esclavage, la servitude ou le prélèvement d'organes, de tissus.

ARTICLE 6. Une personne qui commet le crime de la traite encours:
I. Six à douze ans de prison
II. Neuf à dix-huit ans de prison, si l'infraction est commise contre une personne de moins de dix-huit ans ou contre personne incapable de comprendre le sens de l'acte commis ou incapable de résister; 
III. Les sanctions résultant des sections I et II du présent article seront augmentées de moitié:
a) Si l'agent travaille dans la fonction publique. En outre, le fonctionnaire sera destitué de ses fonctions et perdra son emploi.
b) Lorsque l'auteur de l'infraction a un lien de parenté avec la victime, qu’il vit avec elle, ou qu’il est uni civilement avec elle.

Il existe un article spécifique sur la traite des personnes dans le code pénal mexicain:  “Toute personne qui encourage, facilite, sollicite, offre, obtient, transfert, livre ou reçoit pour lui-même ou pour un tiers une personne une personne afin de la  soumettre à l'exploitation sexuelle, l'esclavage ou à des pratiques analogues, travail ou service imposé de manière coercitive. Lorsque la victime du crime est de moins de 18 ans ou qu’elle n’a pas la capacité de comprendre la signification de l'événement ou que la personne n'a pas la capacité de résister à cette conduite, les peines sont doublées.

Une impunité alarmante

Les taux d’impunité sont alarmants au Mexique. Le 27 septembre 2012 l’Institut national de la statistique et de géographie (INEGI) a publié l'enquête nationale sur La victimisation et la perception de la sécurité publique (ENVIPE, 2012). 
Selon cette étude, il est estimé qu’en 2011 seulement 12,8% des délits en rapport avec la traite des êtres humains ont été signalés, dans 65,5% des cas une enquête préliminaire a été ouverte par le Ministère Public.
Cela signifie que pour 100 délits commis on ouvre une enquête préliminaire dans seulement 8,4 % des cas. Parmi les raisons invoquées pour ne pas signaler ces délits aux autorités, il est mis en évidence le manque de confiance des victimes envers les autorités, ce facteur intervient dans 63,2 % des cas de non dénonciation des délits. Les autres facteurs sont la peur des agresseurs et l’hostilité des autorités ou encore la peur d’être extorquée. 

UN PHENOMENE MONDIAL

Malgré les lois existantes l’impunité est encore trop grande dans un pays gangréné par la corruption et les trafics en tout genre.  Ce pays doit donc relever un immense défi qui est de faire appliquer les lois qui ont été promulguées au sujet de la traite des êtres humains, et ce à l’aide des autorités mais également des différentes associations des droits de l’homme et d’aide aux victimes. Les témoignages recueillis se noient parmi ceux de million de victime de la traite à travers le monde entier. Le Mexique n’est pas le seul pays qui souffre de la traite, tous les Etats sont concernés. L’Organisation internationale du travail (OIT) estime qu’environ 21 millions d’individus sont victimes de travail forcé à travers le monde. Cela inclut également les personnes exploitées au travail ou sexuellement. Même si le nombre exact de victimes de la traite n’est pas connu, on estime actuellement à plusieurs millions le nombre d’individus vendus à des fins lucratives dans le monde. 

Il y a beaucoup à faire pour éradiquer la traite des êtres humains, mais il faut comprendre que sans demande il n’y a pas d’offre.  La traite des êtres humains est aujourd’hui le nouveau visage de l’esclavage. 

Recherche et écriture: ABERKANE Camélia