Quand nos règles ne feront plus tache

Chacune d'entre nous a gardé un souvenir très précis de ses premières règles. Quelle jeune femme n'a pas été prise d'angoisse la première fois que sa culotte s'est teintée de rouge ? Entre incompréhension et gêne, les premiers signes de la puberté chez la femme peuvent être vécus comme une véritable épreuve. Pour celles qui n'ont pas eu la chance d'être « initiées » par une grande sœur, une mère ou des copines bienveillantes, la surprise peut rapidement prendre une tournure inquiétante. Manque de connaissances, véritable tabou linguistique et social, source de discriminations et d'inégalités, … Ce phénomène naturel qui touche les femmes une fois par mois reste encore bien mal connu.

Le silence gêné autour de la question des règles est symptomatique d'un tabou social ancestral, intériorisé par les femmes et donnant lieu à des phénomènes d'auto-censure. La parole se libère mais cela reste insuffisant. Le ton de la conversation change quand on en vient à parler de nos règles, le volume de nos voix s'atténuant pour céder peu à peu la place à des chuchotements à peine audibles. Des noms codés servent rapidement de voiles pour recouvrir une réalité qui embarrasse. Même entre femmes, la parole n'est pas si ouverte que cela, les précisions étant rapidement prohibées. Litotes, métaphores, euphémismes, paraphrases cachent cette réalité qui dérange et qui n'a pas encore trouvé pleinement sa place dans la sphère publique. Les expressions sont volontairement mystérieuses afin de ne pas plonger son interlocuteur dans l'embarras. Combien de femmes ont et auront encore à prononcer la fameuse expression « je suis indisposée » dans leur vie ? Et si on arrêtait de se cacher derrière un jargon inutile, pseudo-scientifique voire dans le pire des cas infantilisant pour nommer une réalité physique qui n'a pas besoin d'être dissimulée ? Le tabou renvoie à un interdit ; pourtant les règles ne sont ni insulte ni blasphème. Qu'est-ce qui dérange alors tant dans nos menstruations ?

L'image des règles est souvent associée à des notions de dégoût, de saleté, d'impureté. Et c'est la plupart du temps le sang qui est mis en cause. Si le sang est outrageusement mis au premier plan dans des séries TV de plus en plus violentes, il est beaucoup moins assumé dans les publicités de protections hygiéniques où ce dernier est souvent représenté par un liquide bleu, quoi de plus naturel. Mais est-ce vraiment le sang qui dérange ? Un drap taché par un saignement de nez ne provoquera pas du tout le même effet qu'une couette rougie par un écoulement sanguin dû à nos règles. Pourtant, dans les deux cas, la tache est la même, sauf que dans le second cas ce sang s'écoule d'un vagin. Le sang des règles doit être à tout prix dissimulé. Et quand cette dissimulation échoue, on parle de « fuites ». Là encore le langage joue un rôle fondamental. Ces fuites représentent toujours un moment de gêne tout à fait démesuré dans la vie d'une femme parce que ce qui selon certains critères devrait être caché se retrouve à la vue de tous : serviettes usagées oubliées dans les toilettes, tache sur son jean ou sur une chaise, …

Toutefois, ce tabou a une telle ampleur qu'il ne concerne pas seulement le phénomène physique des règles en lui-même mais touche également tout ce qui s'y rapporte. En effet, les protections hygiéniques sont déjà en elles-mêmes source de gêne. Qui n'a jamais ressenti ce malaise au moment de passer les serviettes hygiéniques à la caisse ou lorsqu'un tampon glisse de la poche de son sac ? Combien de fois vérifie-t-on que le fil de notre tampon ne dépasse pas de notre maillot de bain à la plage ou que la forme de notre serviette ne soit pas perceptible à travers notre jean ? Les protections doivent se faire le plus discrètes possible parce qu'elles sont autant de rappels que les femmes ont leurs règles.

Mais alors pourquoi est-il si important de libérer la parole autour des règles ? Parce qu'assumer ses règles, c'est assumer son corps. Le tabou autour des règles est également très dangereux. En effet, cette vision négative et néfaste pousse encore à l'exclusion des femmes dans certains pays : exclusion de leur communauté, de certaines professions voire du système scolaire. Au Népal, dans certaines régions rurales, le rituel hindou chhapadi qui exclue les femmes de leurs foyers pendant leurs règles et les pousse à se réfugier dans des huttes souvent insalubres continue à être pratiqué malgré son interdiction. Au Kenya, au Bénin, ou encore en Inde, de nombreuses jeunes filles sont déscolarisées en raison du manque de sanitaires et du manque d'accessibilité aux protections hygiéniques. Cela contribue à renforcer des inégalités déjà existantes voire à en créer de nouvelles. Sans parler du coût des protections hygiéniques qui, rendues inaccessibles à certaines femmes, entraîne des problèmes sanitaires importants. Et partout dans le monde, le mystère autour de la composition de ces protections hygiéniques est volontairement préservé malgré les récentes découvertes de désherbant dans la plupart de nos tampons et serviettes hygiéniques. Les modes de protection n'ont pas grandement évolué depuis l'Antiquité. On est capable aujourd'hui de créer des robots quasiment autonomes mais pas de fournir aux femmes des protections qui ne mettent pas leur santé en danger. Voilà encore un sujet pour lequel les grandes directives de la recherche sont révélatrices des priorités de notre société, les protections hygiéniques n'apparaissant pas comme des biens de première nécessité.

De surcroît, les douleurs liées aux règles sont encore trop rarement prises au sérieux. Outre les désagréments ponctuels ou cycliques (nausées, vomissements, douleurs abdominales, …) d'une intensité plus ou moins grande selon les femmes, l'endométriose qui est une maladie liée aux règles souvent mal diagnostiquée touche pourtant une femme sur dix. Ce diagnostic tardif, pouvant causer l'infertilité de certaines femmes, est en partie dû au manque de prise en charge des règles douloureuses, parfois sous-estimées ou tout simplement ignorées. Des mesures sont prises dans certains pays comme le Japon qui autorise depuis 1947 les congés menstruels en cas de règles douloureuses mais cela reste en général mal vu des employeurs et des employés.

Quand on pense aux discriminations faites aux femmes, le cas des règles est rarement évoqué. Premièrement, on a souvent l'impression que ce tabou n'est plus d'actualité et que le débat n'a plus lieu d'être. Il arrive de voir des hommes acheter des serviettes ou des tampons pour leur copine dans les supermarchés. On a pu plusieurs fois crier haut et fort que si on a mal au ventre c'est parce qu'on a nos règles tout simplement. Encore une fois, ce n'est pas parce que la parole se libère que le tabou n'existe plus et qu'il ne continue pas à avoir des conséquences sur notre quotidien. Ce qui touche à notre corps ne devrait être sujet à aucune gêne. Bien que les règles soient un phénomène intime concernant une personne dans sa plus grande intimité, c'est aussi un phénomène social en tant qu'il touche la moitié de la population mondiale. Les règles souffrent de deux maux. A la fois banalisées et sacralisées, elles ne méritent pas un traitement particulier en raison de leur trivialité mais il est nécessaire de les dissimuler en raison de leur impureté au caractère souvent religieux. Comment alors comprendre et accepter son corps quand un phénomène naturel est l'objet de connotations qui dépassent de loin sa réalité physique ? Et si finalement lutter contre les inégalités homme-femme commençait par lever des tabous qui n'ont pas lieu d'être ?

Recherche et Ecriture : Clarence Angles