La perception du viol dans notre société

Le viol fait parti de ces sujets que l'on retrouve dans les pages des faits divers des journaux. Cependant, il n'a rien d'un fait divers ou d'un cas isolé lorsqu'on sait qu'en France 75 000 femmes sont violées chaque année, soit une toutes les 7 minutes et qu'une femme sur 10 subira une tentative de viol ou un viol dans sa vie. Il s'agit d'un phénomène de société massif qui touche toutes les couches sociales et qui est reconnu comme un crime par la loi.

Ainsi l'article 222.23 du Code pénal définit le viol comme : "Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise", l'absence de consentement le distinguant du rapport sexuel désiré.

Les 3/4 des enquêtes pour viols sont résolues et il s'agit d'un des crimes les plus couramment jugé et rarement acquitté aux assises. Pourtant, la justice estime que seulement 2% à 4% des viols sont condamnés aux assises contre 50% des homicides. Des chiffres qui reflètent la réalité d'un problème qui débute en amont du système judiciaire : le silence des victimes et le tabou d'une société qui préfère rester dans le déni de la réalité.

 

Des victimes murées dans leur silence

En effet, seulement 5 à 10% des victimes osent porter plainte par peur d'être jugées ou de ne pas être crues. Tous leurs témoignages révèlent la même inquiétude, celle de ne pas être prises au sérieux, y compris par leurs proches :

Témoignages de victimes sur la plateforme : Viol, les voix du silence 

"Il ne m'était pas possible d'aller dans un bureau, parler à un homme que je ne connaissais pas (...) je ne pensais pas qu'on me croirait."

" Dans votre tête vous vous dites mais il ne me croiront jamais, c'est la petite gamine qui avait trop bu à une soirée et qui a bien cherché ce qui lui est arrivé."
 

D'autre part, un sentiment de honte et de culpabilité envahit rapidement de très nombreuses victimes qui se sentent responsables de ne pas avoir su éviter leur viol. Elles se reprochent leur comportement avant ou pendant l'agression : d'avoir porté telle tenue, d'avoir bu, de n'avoir pas su se défendre, d'avoir parlé ou au contraire d'avoir gardé le silence, pensant que si elles n'avaient pas fait telle ou telle chose, elles n'auraient pas été violées. Mais ces femmes ne sont en rien coupables de ce qui leur est arrivé, elles sont les victimes d'un agresseur, seul responsable de ses actes.
 

Pour de nombreuses associations comme le Collectif Féministe Contre le Vol (CFCV) ou Osez le Féminisme c'est la société qui fait porter à ces femmes leur culpabilité, en raison de nombreux préjugés et mythes sur le viol auxquels elle adhère.

 

Les idées reçues de la société sur le viol

En effet, les préjugés et stéréotypes modifient la perception de la société sur le viol et peuvent favoriser une certaine indulgence pour l'agresseur mais se révéler pénalisants pour la victime.

En premier lieu le "mythe du vrai viol", qui est sans doute le plus répandu. Lorsqu'on pense à un viol, on imagine une femme, en mini-jupe, dans une ruelle sombre, la nuit, qui se fait violer par un inconnu. Pourtant 8 fois sur 10, le violeur est une connaissance de la victime et 1 fois sur 2 c'est un proche avec un lien familial ou apparenté. Mais cette réalité est dérangeante, en particulier lorsqu'il s'agit d'un membre de la famille. Il plus facile d'attribuer ce type de comportement à un malade mental isolé qu'à une personne qui nous ressemble, qui est intégrée dans la société, souvent mariée et père de famille. Ce stéréotype du "vrai viol" a un impact direct sur le soutien que recevra la victime. En effet, des études ont prouvé que le soutien reçu était plus important lorsque le viol était perpétré par un inconnu plutôt que par un proche dans la mesure où ces circonstances correspondent au profil du viol stéréotypé.  

Stéréotype du contexte d'un "vrai viol"

 

D'autre part, il existe trois idées reçues persistantes dans notre société qui permettent de nier ou de trouver une justification à l'agression sexuelle masculine.

La première consiste à nier l'existence même du viol en s'appuyant sur le préjugé qui veut que les femmes mentent et accusent souvent à tord les hommes de viol. Il s'agit d'une remise en cause de la victime et non de son agresseur.

La seconde remet en cause le consentement de la victime. C'est l'idée selon laquelle si la femme n'a pas résisté c'est qu'elle souhaitait le rapport ou que son "non" est en fait un "oui" car la violence est sexuellement excitante pour elle. Cette croyance est largement répandue comme le démontrent des études faites sur des étudiants américains. Ainsi entre 1 à 4% des étudiantes américaines et 16% de leurs congénères masculins pensent que les femmes désirent secrètement être violées.

"Le fait qu'elle dise pas non, ne veut pas dire qu'elle dit oui"


Enfin, c'est l'idée que la femme a mérité ce qui lui est arrivé, qu'elle est responsable de l'évènement par son comportement, sa tenue qui ont provoqué l'agresseur. On la culpabilise en lui faisant endosser la responsabilité du crime. Une enquête de 2001 de Carmody et Washington a montré qu'environ 21% des femmes interrogées estimaient qu'une femme qui s'habillait de manière provocante entraînait son agression. Une autre étude a démontré que 22% des sujets questionnés considéraient qu'une femme était totalement ou partiellement responsable de son viol si elle avait eu plusieurs partenaires sexuels. Les agressions impliquant de l'alcool chez la victime sont également d'avantage associées à des réactions négatives.
 

À cause de ces préjugés, de nombreuses victimes ne se sentent pas prises en considération. Elles peuvent être confrontées à des réactions négatives telles que le reproche ou l'incrédulité, pouvant avoir un impact désastreux sur leur rétablissement.

 

La culture du viol ancrée dans notre société

"En cas de viol, la culture du viol permet de justifier le viol, de le dédramatiser, de le banaliser, de le relativiser en questionnant la responsabilité de la victime, en remettant en question notamment son consentement, supposé par son attitude"  Tanya St-Jean, fondatrice du site jesuisindestructible.tumblr.com.


Ces différentes idées reçues sont le résultat d'une culture du viol dans laquelle la société est imprégnée.

Il s'agit d'un phénomène social qui tend à banaliser le crime en lejustifiant dans notre environnement social et médiatique. Ainsi la minimisation du viol ou sa justification par des tenues vestimentaires ou le pseudo-consentement de la victime sont des éléments à part entière de la culture du viol dont la traduction se manifeste par des réflexions courantes comme "Faut pas s'étonner si tu te fais violer en sortant comme ça", adressées à des jeunes filles habillées de manière jugée trop provocante.

De même, certains mots ou expressions du quotidien reflètent une tolérance à l'égard de ce crime. Par exemple, lorsqu'on emploi les termes "elle s'est faite violer" au lieu de "elle a été violée", la première forme, de type causative pronominale, est plus courante que la forme passive et implique une activité volontaire du sujet et par conséquent une certaine responsabilité de sa part dans l'action.

 

Un panneau de manifestation témoignant de l’absurdité des raisons évoquées pour légitimer un viol

 

Le slut-shaming, que l'on peut traduire par humiliation des salopes, est la parfaite illustration de cette culture du viol. Aussi bien pratiqué par les hommes que par les femmes, il "consiste à rabaisser ou culpabiliser une femme à cause de son comportement sexuel" (tenues "trop provocantes", nombre de partenaires, pratiques sexuelles). Les femmes sexuellement actives sont ainsi caractérisées par des termes tels que "salopes" et considérées comme telles.

Cette pratique encourage le viol en justifiant le passage à l'acte de l'agresseur dans la mesure où la femme est rendue responsable de l'agression par son comportement. Ainsi, de plus en plus de femmes tendent à éviter certains vêtements ou certaines attitudes qui pourraient les stigmatiser, entraînant par conséquent des reproches et des jugements de plus en plus hostiles à l'égard de ces derniers.

Les médias contribuent à véhiculer certaines des idées reçues sur le viol, influençant de ce fait une large partie de l'opinion publique.

En 2008, une enquête de l'ouvrage Violence Against Women, a tenté d'évaluer la présence des idées reçues dans la presse écrite en analysant 156 articles de la presse américaine portant sur l'affaire Kobe Bryant (joueur américain de basket, accusé de viol en 2003). Les résultats indiquent que 102 d'entre eux comportaient une idée reçue. 42% des articles estimaient que la victime mentait et 31% qu'elle avait envie d'une relation sexuelle violente. Seulement 7% des articles s'interrogeaient sur l'honnêteté du joueur américain. D'autre part, l'étude a également montré l'impact des différents articles sur les lecteurs. En effet, ceux ayant lu un article faisant état d'une idée reçue sur le viol, avaient tendance à croire que la victime mentait.

Les médias contribuent également à répandre une image de la femme objet dans la population, notamment à travers les publicités. En effet, dans une étude de 2008 pour l'ouvrage Sex Roles, sur 2000 publicités analysées exposant des femmes, la moitié les représentaient comme des objets sexuels. Ces images déshumanisent la femme, dont le corps devient un objet disponible pour le plaisir des hommes, pouvant favoriser les agressions sexuelles.

 

Les problèmes du système judiciaire

La culture du viol, en questionnant la responsabilité de la victime, a directement un impact sur le système judiciaire comme en témoigne le compte-rendu d'une scène de cours d'assise en 2015 de l'avocate Heinich-Luijer. Elle raconte comme le président a interrogé l'agresseur puis un témoin pour savoir si la victime, tuée et violée, "l'a aguiché" ou si elle pouvait être considérée comme "une fille facile". On peut s'interroger sur la pertinence de ces questions qui tendent à ressembler à celles d'un procès intenté non plus à l'accusé mais à la victime elle-même.

Lorsque la victime ose parler, la véracité de ses propos et sa crédibilité sont souvent remis en question en raison de la croyance qui veut que la femme mente sur son agression et qu'il n'y ai pas de viol. De même, c'est à la victime de prouver qu'elle n'était pas consentante en France, ce qui n'est pas sans rappeler l'idée reçue selon laquelle la femme est toujours consentante. De plus, cette dernière doit faire face à des questions culpabilisantes, le viol étant le seul crime où on attend que la victime résiste pour être prise au sérieux tandis qu'on ne demanderait pas à une victime de vol si elle a tenté de résisté à son voleur. L'avocate Marilyn Baldeck explique "Dans l'implicite du code pénal, si la femme est passive, c'est qu'elle est consentante (...) Pour le droit, céder, c'est consentir."

D'autre part, de nombreuses plaintes pour viol, censées être jugées par les assises, sont déqualifiées en agressions sexuelles et jugées par le tribunal correctionnel. Avec cette déqualification, on occulte le fait que la victime a été pénétrée, le viol passe du statut de crime à celui de délit, sa gravité est amoindri. Par conséquent le délai de prescription et la durée moyenne des peines diminues. Dans l'ouvrage Qualifié Viol, les auteurs constatent que la moitié des affaires jugées comme agressions sexuelles sont en réalité des viols reconnus par les expertises.

 
 

Conclusion

Malgré les chiffres importants des violences sexuelles infligées aux femmes, qui témoignent d'un véritable problème sociétal, on assiste à un déni de la société qui préfère ignorer les victimes en remettant en cause leur parole ou en les culpabilisant sur leur manière de s'habiller, de se comporter, pour les murer dans leur silence. Ce genre d'attitudes est le résultat d'une culture du viol qui perdure, notamment dans notre environnement médiatique et influence notre perception du phénomène en véhiculant certaines idées reçues sur le viol, accablantes pour la victime.

Mais, les mentalités évoluent grâce aux combats d'associations. En 2012 par exemple la campagne d'affichage du CFCV s'attaquent aux "clichés machistes" qui dédouanent le violeur. Ainsi, on peut lire sur les auréoles de violeurs, les stéréotypes utilisés pour se donner bonne conscience comme "Une femme doit toujours satisfaire son mari".

Néanmoins, il reste encore de nombreuses amélioration à effectuer, notamment pour aider les femmes à se libérer du silence. En effet, tout repose sur la parole de la victime, il est donc indispensable de l'écouter si l'on veut enrayer le climatde culture du viol. Pour cela, il est nécessaire de multiplier les structures d'accueil, d'écoute et d'hébergement. Il convient également de mettre en place d'avantage de campagnes de sensibilisation et de prévention, en développant notamment dès l'école, des classes, qui éduquent les enfants au respect de l'autre et à la sexualité, s'il on veut pouvoir espérer réduire le nombre de viols.

 

 (Auréole : «Une femme ne s’habille pas sexy pour rien» )

Recherches et écriture : Charlotte Beaufils

Sources :

 

·        http://www.lepoint.fr/societe/accuse-de-viol-bill-cosby-aurait-achete-le-silence-de-ses-victimes-19-07-2015-1949877_23.php

·        http://www.huffingtonpost.fr/laurent-begue/pourquoi-incrimine-t-on-souvent-les-victimes-notamment-de-viol_b_6953242.html

·        http://rue89.nouvelobs.com/blog/derriere-le-barreau/2015/03/25/le-president-de-la-cour-dassises-virginie-etait-elle-une-fille-facile-234389

·        http://www.psychologies.com/Planete/Societe/L-actu-decryptee/Articles-et-dossiers/Viol-la-honte-doit-changer-de-camp

·        http://www.liberation.fr/societe/2012/06/28/viol-en-acceptant-les-cliches-sexistes-la-societe-est-complice_829862

·        http://www.marianne.net/Le-viol-en-France-enquete-sur-un-silence-assourdissant_a204395.html

·        http://www.academie-medecine.fr/publication100036227/

·        http://www.huffingtonpost.fr/2015/11/25/mythes-violences-femmes-journee-internationale_n_8629446.html?utm_hp_ref=france-cest-la-vie&ir=France%20C%27est%20La%20Vie

·        http://www.madmoizelle.com/je-veux-comprendre-culture-du-viol-123377

·        http://www.bastamag.net/Le-viol-une-histoire-de-domination

·         http://antisexisme.net/2011/12/04/mythes-sur-les-viols-partie-1-quels-sont-ces-mythes-qui-y-adhere/

 

·         la plateforme internet : Viol, les voix du silence :

 

·         Concepts fondamentaux pour les études de genre : Daniela Roventa Frumusani