Les visages de la migration - interview du photographe Timothé Israel

Il y a 2500 ans, Eschyle racontait dans sa tragédie « Les Suppliantes » l’histoire de femmes fuyant l'Egypte et échouant sur les côtes grecques. Aujourd’hui, qui sont les hommes, les femmes, les enfants qui composent la « masse » de réfugiés ? Que ressentent-ils, que vivent-ils?

Les différents reportages qu’il avait vus sur les réfugiés étaient « normés », avec des questions aux réfugiés qu’il trouvait « violentes » : pourquoi avez-vous quitté votre pays ? comment avez-vous effectué le trajet de votre pays jusqu’à ici ? comment avez-vous financé ? etc …

Et si, plutôt que de présenter les réfugiés au travers de leur parcours, on commençait à les présenter d’abord par l’homme, la femme, l’enfant qu’ils sont aujourd’hui ? En passant 3 jours au camp de réfugiés à Grande Synthe dans le Nord, Timothée Israel, alors étudiant en licence d’Arts du Spectacle, a partagé avec eux des moments de vie et a aussi contribué à la vie du camp, par exemple en aidant à la préparation des repas commun. Timothée avait emporté avec lui quelques appareils photos jetables.

Ce qu’il a ressenti dans le camp ? Un vide temporel (en lui), la violence du lieu, et ce bruit constant de voitures au loin, en dehors du camp. Ce bruit, présent en sourdine, donnait un sentiment de vitesse, de mouvement en dehors du camp. Ce bruit prégnant, que ne racontent pas les photos, reste gravé dans la mémoire sensorielle de Timothée.

Quand il développe les photos prises par quelques enfants et adultes du camp, elles sont floues, surexposées ou sous-exposées. Des photos ratées ? Pas pour Timothée, qui y voit le reflet de l’état de ces photographes d’un instant.

Timothée prépare actuellement un Master Mise en Scène. Auteur en herbe, il s’intéresse plus particulièrement aux thèmes de la chute et de l’abandon.

Il a appelé sa série de photos (Dé)construction. Dans un camp, a-t-on un sentiment de chute ? d’abandon ? Si Timothée a ressenti dans le camp un vide temporel (en lui et non chez les réfugiés), il n’y avait pas, chez les adultes rencontrés, de sentiment d’avoir abandonné leur famille, restée au pays ; il n’y avait pas non plus, chez les enfants « voyageant » seuls, de sentiment d’avoir été abandonné par leur famille ; il y avait au contraire plutôt un sentiment d’avoir une mission à accomplir pour elle, et surtout l’espoir d’un avenir meilleur. Rejoindre la Grande Bretagne au péril de leurs vies, puis réussir à faire venir, si possible de manière sécure, leurs proches restés dans un pays en guerre. Le lien avec les familles est très important. Pouvoir se connecter à internet pour maintenir le contact avec les proches et échanger de ses nouvelles l’est tout autant, intensément.

Interview réalisé par : Caroline Le Renard