Quand le politiquement correct l’emporte sur la vérité historique Gauguin - Voyages en Tahiti

« Aussitôt que possible, j’irai enfouir mon talent chez les sauvages et on n’entendra plus parler de moi. Pour beaucoup ce sera un crime. Que m’importe ! Le crime est souvent bien près de la vertu. » Paul Gauguin

Paysages édéniques, plans sublimes sur la beauté de la Polynésie Française, le bioptic d’Edouard Deluc, sorti en salle le 20 septembre 2017, nous plonge dans la vie du peintre Paul Gauguin. Nous sommes en 1891 quand l’artiste décide de s’exiler à Tahiti pour vivre en "bon sauvage" et passer ses journées à peindre. Il rencontre alors Tehura, une jeune tahitienne, qui devient sa femme et sa muse. Son diabète et l’infidélité de Tehura le pousse alors à repartir en France. Gauguin - Voyages en Tahiti est donc, comme l’indique le titre, le moment où l’artiste rencontre la Nouvelle-Cythère, devenue colonie française en 1880.

« L’âge de ses partenaires aurait valu la prison à Gauguin s’il avait été en métropole ».
On pourrait croire qu’il s’agit d’une belle histoire, à priori intéressante bien que parfois sujette à quelques lenteurs, mais celle ci ne coïncide pas avec la réalité historique. Et c’est ce qui pose problème. Tehura n’avait que treize ans lorsqu’il l’épousa et ce n’est pas la seule enfant avec qui l’artiste eut des relations sexuelles : Titi, Pau’ura et Vaecho étaient toutes trois âgées de quatorze ans tout au plus. Pourquoi le réalisateur a-t-il omis la pédophilie affichée de Gauguin ? Aurait-ce été le cas si Gauguin avait eu ce type de relations en France métropolitaine ? Le géographe français JeanFrançois Staszak affirme « L’âge de ses partenaires aurait valu la prison à Gauguin s’il avait été en métropole ». La réponse me semble alors évidente. Ce n’est d’ailleurs pas l’unique omission de ce bioptic. La maladie vénérienne de l’artiste a été remplacée par le diabète, qui n’impose pas les mêmes problématiques à ses partenaires. Il a en effet transmis la syphilis à ses multiples conquêtes. Le film efface donc des faits historiques qui changent radicalement la vision que l’on peut avoir du peintre. Le politiquement correct l’emporte, comme souvent, au détriment d’une réalité gênante.

Occultation du passé colonial
Paul Gauguin rêvait de paysages, de femmes, de liberté. Cette vision stéréotypée des Tropiques, simpliste et clichée était une pensée commune à l’époque. Gauguin n’était alors qu’un colon comme les autres, qui profitait d’être à Tahiti pour assouvir certains fantasmes interdits en métropole. Devons-nous blamer cet homme ? Cela serait peut être un peu anachronique. L’artiste voulait se détacher des colons, qu’il imitait tout bonnement. Cependant, ce choix assumé du réalisateur peut être questionné. Faut-il encore en 2017 occulter notre passé colonial ? L’artiste doit-il être pardonné de par son statut particulier ? Ce film soulève donc diverses questions sur notre rapport aux colonies, sur la vision de femme et sur le rôle de l’artiste. La condition des femmes dans les colonies, aussi bien françaises qu’européennes, est d’ailleurs sous représentée. La femme était bien réduite à sa beauté et à sa sexualité, tout comme les compagnes de Paul Gauguin. La polémique autour du film d’Edouard Deluc provoquée par le magazine « Jeune Afrique » est donc une bonne chose pour le futur. En effet, les deux articles écrits sur leur site internet dénonce cette vision romancée du film sur Gauguin. Elle permet une réflexion plus poussée sur ces thématiques et met en exergue une réalité tout autre que celle qui nous est présentée. Souvenons nous alors de Paul Gauguin comme d’un artiste talentueux mais n’oublions pas que l’Histoire était bien plus controversée. Le film incomplet d’Edouard Deluc réouvre une page de notre histoire coloniale, peu glorieuse mais pourtant vraie qu’il serait bon de ne pas oublier.

Recherche et écriture : Mélanie Costa 

Sources : http://www.jeuneafrique.com/476091/societe/gauguin-voyage-de-tahiti-la-pedophilie-est-moins-gravesous-les-tropiques
http://www.huffingtonpost.fr/2017/09/25/le-film-sur-gauguin-aurait-il-du-montrer-sapedophilie_a_23221888/
http://peintresetsante.blogspot.fr/2012/09/la-syphilis-de-gauguin.html
L'ABCdaire de Gauguin d’Isabelle Cahn