Féminisme et politique: entre avancées émancipatrices et désillusions

Vendredi dernier, nous fêtions la journée internationale des droits des femmes. Si cette journée est depuis quelques années particulièrement médiatisée, sa signification donne pourtant matière à réfléchir et peut prêter à confusion. Non, il ne s’agit en aucun cas d’une simple « fête de la femme » -comme s’il était gratifiant d’instaurer délibérément vingt-quatre heures de dévouement et d’adoration pour la femme, telle une jolie parenthèse dans une société patriarcale et sexiste- mais bien d’une reconnaissance de toutes les luttes menées en faveur de l’égalité des droits. Nous n’en serions pas là aujourd’hui sans la force, le courage et l’engagement sans faille de ces nombreuses militantes qui ont marqué l’histoire et contribué à dénoncer la domination, l’oppression et l’invisibilisation du sexe féminin dans toutes les sphères de la société. L’émancipation de la femme ne revêt en aucun cas un caractère spontané ou naturel, son processus résultant de combats multiples et d’une énergie inépuisableau fil des années. C’est ce courage et cette énergie qu’il convient de célébrer et d’entretenir, en cette journée du 8 mars mais aussi et surtout chaque jour de l’année.Précisément, l’émancipation politique des femmes se trouve intrinsèquement liée à toute autre forme d’émancipation du fait de sa capacité à remodeler non seulement le paysage politique mais également le paysage socio-économique. En matière d’avancées politiques, les combats féministes se sont alors révélés particulièrement nécessaires et résident encore au cœur de l’actualité tant l’égalité est loin d’être achevée.

© Compte instagram@badassfeminists

« Si la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit également avoir le droit de monter à la tribune ». Cette célèbre citation d’Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration de la femme et de la citoyenne rédigée en 1791, démontre que la place de la femme dans le monde politique a toujours été limitée et que le lien entre pouvoir et féminité n’a rien d’inné. Si le droit de vote des femmes peut aujourd’hui paraître trivial, son obtention a pourtant été laborieuse et tardive.Le premier pays à avoir accordé le droit de vote aux femmes est la Nouvelle Zélande… en 1893 seulement. Au Royaume-Uni, quinze années seront nécessaires pour que le militantisme des Suffragettes britanniques porte enfin ses fruits en 1918. Quant à la France, il faudra attendre 1944 pour que les femmes deviennent électrices et éligibles et 1945 pour qu’elles votent pour la première fois.Pas si rapide, l’évolution… C’est finalement l’Arabie Saoudite qui légalisera le droit de vote des femmes en 2015 alors qu’il s’agissait du dernier pays à l’interdire.

La libération de la femme dans la sphère politique ne saurait toutefois se limiter au droit de vote.Il est déterminant de pouvoir accéder à des postes clés favorisant la prise de décisions et la mise en place d’actions concrètes. Par leurs qualifications mais également par le prisme à travers lequel elles appréhendent davantage certaines inégalités, les femmes se révèlent plus que légitimes pour occuper de telles fonctions. L’ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira met d’ailleurs en exergue le fait que « les femmes, porteuses de la mémoire d’une longue histoire d’oppression, savent ce que les lois peuvent permettre ou empêcher. (…) C’est cette longue histoire pluriséculaire d’oppression et de domination que les femmes ont subie qui peut faire une différence dans leur rapport à la décision politique ». Cependantle basculement vers une société plus égalitaire à travers le politique ne peut avoir lieu si les femmes se trouvent constamment privées de pouvoir.

Afin d’introduire davantage de parité dans la vie politique française, plusieurs lois ont été instaurées telle que la loi du 6 juin 2000 visant à  favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives [1] ou la loi du 17 mai 2013 instaurant un scrutin binominal pour les élections départementales[2]. Si la politique des quotas dérange et crée polémique auprès de l’opinion publique, ses détracteurs soulignant une absence de légitimité, elle semble pourtant nécessaire à l’heure actuelle pour accélérer la féminisation de la scène politique. En effet, une étude de l’Insee démontre que la législation expliquerait en grande partie l’amélioration constatée ces dernières années quant à la représentation des femmes dans la politique française[3].Il faudra cependant attendre 2012 pour que le gouvernement français soit formé pour la première fois en parité exacte, sous la présidence de François Hollande. Aux Etats-Unis, la fin de l’année 2018 a été marquée par une profusion de joie auprès des féministes du monde entier suite à la nomination d’un nombre record de femmes démocrates au Congrès américain. Parmi elles, on peut citer AyannaPressley, première femme noire élue pour l’Etat du Massachussetts mais encoreIlhan Omar et Rashida Tlaid, premières femmes musulmanes respectivement élues pour le Minnesota et le Michigan.

©REUTERS/Brian Snyder

Mais si certains progrès sont indéniables, la représentation des femmes dans le paysage politique mondial reste aujourd’hui profondément fragmentée. Tout d’abord, les inégalités en termes d’accès aux fonctions politiques importantespersistent. A l’échelle mondiale, le constat est plutôt alarmant tant la carte politique du monde reste majoritairement masculine.En 2018, seulement 9,8% des pays du monde sont dirigés par des femmes[1]. Parmi elles, on peut citer la Chancelière allemande Angela Merkel, la Première ministre britannique Theresa May ou encore la Présidente de la République du Népal BidyaDeviBhandari.A l’échelle européenne, le bilan n’est guère plus favorable : Les femmes représentent uniquement 36,4% des députés européens[2]. Enfin, la France ne fait pas figure d’exception en matière d’inégalité puisqu’elle compte en 2018 seulement 16% de femmes maires et 7,5% de présidentes de communauté de communes[3].

De plus, les hommes restent très souvent majoritaires pour prendre des décisions à la place des femmes comme en témoigne la photo de Donald Trump signant le décret réinstaurant la « Global Gag Rule » (restriction de l’aide financière américaine aux ONG étrangères apportant des informations ou des soins aux femmes ayant choisi de pratiquer un avortement) entouré de sept hommes le regardant avec satisfaction[4].

©Ron Sachs

Ce bilan en demi-teinte met ainsi en lumière les nombreux combats qu’il nous reste à mener pour pouvoir prôner l’égalité dans la vie politique et ailleurs. Aujourd’hui plus que jamais, nous ne devons pas céder à la fatalité mais croire en nos capacités à changer la société. Changer la société en exigeant l’implémentation de nouvelles lois favorisant la parité. Changer la société en encourageant toutes les femmes à croire en leurs possibilités. Changer la société en ne fermant plus les yeux sur un sexisme structurel banalisé. Changer la société en ne se contentant plus d’un simple bouquet le 8 mars de chaque année.

[1]http://8mars.info/chiffres/

[2]https://fr.euronews.com/video/2019/03/08/la-representation-politique-des-femmes-dans-l-union-europeenne-reste-faible

[3]https://www.ouest-france.fr/politique/congres-des-maires-le-nombre-de-femmes-maire-est-une-anomalie-dans-le-paysage-politique-6082677

[4]COLLET, M. & REMY-LELEU, R. (2018). « Beyoncé est-elle féministe ?... et autres questions pour comprendre le féminisme »

[1]https:/www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000400185

[2]https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/dossiers/parite-et-responsabilites-politiques/des-lois-pour-inciter/les-grandes-dates-de-la-parite/

[3]https://www.insee.fr/fr/statistiques/2646830