Le Canada face à la multiplication des meurtres et disparitions suspects des femmes autochtones

Si je vous parle de femmes autochtones, la première question qui vous viendra à l’esprit sera probablement « qu’est ce qu’une autochtone ? » suivie de « qu’ont-elles de particulier ? ». 

Introduction – Que signifie autochtone ? 

Il n’existe aucune définition officielle de la notion de « peuples ou populations autochtones ». Cela émane d’une volonté des peuples concernés qui souhaitent garder la possibilité de se définir comme ils le veulent, sans rentrer dans des critères figés et imposés par d’autres – sous entendu, des personnes non autochtones.
Ce n’est pas pour autant que des définitions n’ont pas été élaborées. C’est ainsi que l’étude de Martinez Cobo, qui avait été nommé rapporteur spéciale de l’étude sur les peuples autochtones pour le compte des Nations Unies, a fourni une définition des peuples autochtones en ces termes : 

« Par communautés, populations et nations autochtones, il faut entendre celles qui, liées par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion et avec les sociétés précoloniales qui se sont développées sur leurs territoires, se jugent distinctes des autres éléments des sociétés qui dominent à présent sur leurs territoires ou parties de ces territoires. Ce sont aujourd’hui des éléments non dominants de la société et elles sont déterminées à conserver, développer et transmettre aux générations futures les territoires de leurs ancêtres et leur identité ethnique qui constituent la base de la continuité de leur existence en tant que peuple, conformément à leurs propres modèles culturels, à leurs institutions sociales et à leurs systèmes juridiques ».

De même, l’article 1 de la Convention de l’OIT n° 169 relatives aux peuples indigènes et tribaux apporte des éléments de définition. 

Il convient de retenir pour l’essentiel qu’est autochtone un peuple ayant une culture, une histoire unique ayant souvent des liens forts avec leurs terres et environnement naturels, et qui ont souvent fait l’objet d’un déplacement hors de leurs terres d’origine mais aussi de discrimination et de destruction de leurs cultures.

Comme beaucoup de populations autochtones, les Premières Nations du Canada, également appelés les Métis ou les Inuits, ont été victimes de la conquête coloniale et de toutes ses conséquences désastreuses pour la survie de ces peuples. 

 

I. Un contexte historique favorisant cette recrudescence de violence

De par leur histoire, les Premières Nations du Canada ont très tôt fait face à la violence, puis à la discrimination jusqu’à leurmarginalisation. C’est alors que la violence a pris une place de choix dans le quotidien de ces populations.
En effet, le déracinement des autochtones qui ont été regroupés dans des zones que l’Etat leur avait attribué, leur difficile accès à l’éducation ou à toute forme de sociabilité a fait naître une certaine frustration dans ces populations.  

En outre, les institutions ont elles-mêmes favorisé ce fossé entre les populations autochtones et le reste des canadiens, en leur restreignant l’accès à certains services publics, en essayant de leur imposer une culture non autochtone, etc.

C’est dans ce contexte que la violence s’est peu à peu installée dans les foyers, de sorte que l’exception est presque devenue la règle.
Les victimes de premier plan de cette violence sont les femmes qui sont discriminées déjà dans leurs foyers et plus largement, dans leur communauté. 

 

II. Femmes autochtones, des « proies » faciles

Cette violence ne s’est pas limitée à la sphère privée mais s’est étendue, de sorte que ces femmes autochtones sont devenues la cible privilégiée de nombreux meurtres et disparitions.
Ce qui semblait être des cas isolés s’est très vite transformé en un véritable fléau touchant une cible précise : les femmes autochtones.

En 2014, une étude menée par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a pour la première fois tenté de mesurer l’ampleur du phénomène et a, dans ce but, recueilli des données auprès de 300 autorités de police situées sur tout le territoire national. L’étude a conclu qu’entre 1980 et 2012, au moins 1 017 femmes des Premières nations avaient été assassinées et que 108 autres avaient disparu dans des circonstances suspectes

Au début de l’année 2015, les autorités ont publié un rapport montrant que les femmes autochtones courent un risque quatre fois plus élevé que les autres Canadiennes de disparaître ou d’être assassinées. Selon ce rapport, les femmes autochtones représentent 16 % des victimes de fémicides et 11 % des cas de femmes disparues pour seulement 4,3 % de la population féminine canadienne.
Ces chiffres sont particulièrement alarmants dès lors que l’on prend en compte le fait que les femmes autochtones représentent seulement environ 4% de la population canadienne au total.

On peut ainsi penser que du fait de la « marginalisation forcée » de ce peuple, les agresseurs ne pensent pas que quiconque pourrait se soucier de leur sort.

 

III. Quand la police devient une menace

Ces faits sont d’autant plus accablants que même les autorités, notamment des membres de la police, contribue à ces violences. 
En effet, de nombreuses femmes autochtones ont déclaré avoir été victimes de violences, surtout sexuelles, de la part de la police. Ces méfaits sont peu connus du public car peu de femmes osent porter plainte ou osent déclarer publiquement qu’elles ont été agressées par des policiers.
Ce n’est qu’une nouvelle forme de mépris à l’égard de cette population et plus spécialement des femmes de ces populations, déjà très vulnérables.

Un brin d’espoir semble s’ouvrir pour ces femmes, notamment avec l’ouverture d’une enquête à l’encontre de huit policiers de la Sûreté du Québec soupçonnés d’avoir agressé sexuellement des femmes autochtones. 

Mais peut-on réellement parler d’espoir à des femmes qui ont depuis de nombreuses années subi ces violences et ceux par plus de huit policiers ? 

 

IV. Un Etat qui ferme les yeux – une tragédie nationale dans le plus grand des silences

La question qui se pose est « comment de tels actes ont pu être commis dans l’indifférence totale » ? 
En effet, il ne s’agit pas de faits récents mais bien de faits qui auraient commencé il y a plus de 30 ans. On peut alors légitimement se demander quel rôle a joué l’Etat canadien. 

Il est toutefois triste de constater que l’Etat n’a pas su agir face à cette tragédie. 
Le gouvernement d’alors, mené par le premier ministre conservateur canadien de l’époque, Stephen Harper, a toujours refusé de déclencher une enquête nationale sur cette question, jugeant que le sujet n’était pas si préoccupant. Ce refus a été maintenu en dépit de multiples demandes de la part des représentants des Premières Nations et des familles des victimes.

 

V. Un espoir de justice ? 

Cependant suite aux récentes élections qui ont eu lieu au Canada, Stephen Harper a perdu son poste de premier ministre au profit de Justin Trudeau. Ce dernier avait déjà, lors de sa campagne, affirmé sa volonté de mettre en place une enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées. 

C’est donc dans cette logique que la ministre des Affaires autochtones, Carolyn Bennett, la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, (elle-même d'origine autochtone) ainsi que par la ministre de la Condition féminine, Patricia Hajdu ont officiellement annoncé la tenue d’une telle enquête au début du mois décembre dernier.

Le premier ministre ne s’est pas limité à la tenue d’une enquête mais a également annoncé des investissements en matière d’éducation pour les peuples autochtones.

« Nous allons travailler avec vous pour rebâtir la confiance entre le gouvernement canadien et les peuples autochtones. »
— Le premier ministre Justin Trudeau
 

VI. La solidarité s’organise

Bien avant ce revirement du gouvernement, une solidarité, d’abord locale puis internationale s’était organisée pour dénoncer ces meurtres et disparitions, et surtout pour alerter le public.
En effet, des organismes tels que Amnistie Internationale avaient réclamé une enquête publique sur ces disparitions et meurtres. 

Mais c’est d’abord le peuple canadien qui s’est élevé contre ces atrocités commis dans une indifférence totale. Sont ainsi nées différentes initiatives tels que : 

  • le REDress Project par lequel des robes rouges sont suspendus un peu partout en mémoire des femmes disparues ou assassinées ;
  • la campagne « Am I next ? » (“Suis-je la prochaine?) - campagne qui a été relayée sur de nombreux réseaux sociaux avec la création d’un hastag. 

Cette campagne a depuis pris un nouveau tournant en devant « I am not next » (« Je ne suis pas la prochaine »). 

Une journée commémorative a également est fixée au 4 octobre, outre les diverses manifestations, organisées un peu partout au Canada, et les sommets annuels sur ce sujet, pour alerter les autorités, obtenir que justice soit faite et entretenir le souvenir des victimes.

Le but de l’ensemble de ces initiatives était d’obtenir du gouvernement canadien qu’il mette en place une enquête publique et nationale. Or c’est récemment ce qui a été annoncé, dès lors on ne peut qu’espérer que ces disparitions et meurtres puissent être élucidés et qu’une meilleure protection soit apporter à ces femmes.

Paroles de victimes et de femmes autochtones…

« On allait dans un chemin dans les bois et là, ils me demandaient de leur faire une fellation » - Bianca Moushon

« Il m’a montré une salle d’interrogation. Il a baissé son pantalon » - Angela King

« Ses assassins l’ont tellement amochée que nous n’avons pas pu laisser le cercueil ouvert » témoigne Thelma Favel, grand-tante de Tina, disparue en août 2014 à l’âge de 15 ans.

« Depuis qu’elle est morte, nous nous sentons encore moins en sécurité. Elle nous manque tellement », ajoute Kattie Lee, cousine de la défunte.

« Si t’es une femme autochtone, t’as moins de chance qu’on te cherche que si tu es un animal », explique Mollen en soulignant le fait que certains parents ont dû insister pour que des recherches soient faites concernant la disparition de leur fille.

« Il faut des histoires chocs pour qu’on se réveille enfin et qu’on donne de l’attention aux femmes autochtones. »

 « T’es tout seul à te défendre et tu fais partie de la population qui est à risque, c’est un poids qui est très difficile à porter pour les femmes autochtones ».

«Je suis tellement heureuse d’avoir une fille, mais je n’ai jamais eu aussi peur d’avoir une fille. Chaque fois que je la regarde, j’ai tellement d’amour, mais j’ai peur qu’elle souffre...», raconte Melissa Mollen qui vient de mettre au monde une petite fille.

« On ne devrait pas nous demander de survivre. On devrait nous offrir l’opportunité de vivre.»

Ecriture, recherche : Laura Mbo