Le microcrédit aide-t-il durablement les femmes dans les pays en voie de développement ?

Le microcrédit est une innovation dite de social business inventée par le professeur d’économie Muhammad Yunus au Bangladesh dans les années 80 avec la création de la célèbre Grameen bank (banque des pauvres en bengali). Aujourd’hui, le nombre de clients d’institutions de microcrédits s’élèvent à près de 130 millions à travers le monde et ces prêts sont majoritairement attribués à des femmes dans les pays en voie de développement (globalement 75% des microcrédits versés). Retour sur cet outil.

 Muhammad Yunus

Muhammad Yunus

Une brêve définition du micro-crédit

Pour rappel, le microcrédit consiste à prêter des petites sommes d’argent à une clientèle habituellement non solvable pour des banques classiques. Ces micro-prêts permettent aux emprunteurs d’ouvrir une petite activité professionnelle qui sera source de revenus et donc d’émancipation et d’autonomisation. Selon Yunus, « L’argent, quand il est utilisé par une femme dans un ménage, profite davantage à l’ensemble de la famille que lorsqu’il est utilisé par un homme ». Le microcrédit est donc dès le départ plutôt destiné aux femmes et une conclusion revient souvent dans les études : le microcrédit permettrait l’empowerment des femmes dans les pays en voie de développement.

Le micro-crédit : une solution pour lutter contre la pauvreté sexiste

La pauvreté est sexiste : les femmes sont plus vulnérables que les hommes face à la pauvreté car elles ont un accès plus réduit à l’éducation et donc elles n’ont pas les mêmes opportunités d’emplois que les hommes par le futur. Ces inégalités d’accès à l’éducation sont souvent ancrées dans des cultures qui misent plus sur les hommes pour ramener des revenus. Or, miser sur l’émancipation des femmes à travers leur indépendance économique est l’un des piliers d’un développement plus juste et plus durable.

Le microcrédit peut être un vecteur d’empowerment des femmes lorsque toutes les conditions préalables sont réunies. Selon le principe de base, en augmentant les revenus des femmes, le microcrédit permettrait aux femmes de contribuer financièrement aux charges de leur communauté et de leur famille et donc de gagner en autonomie.

Les défis du micro-crédit

 Crédits : Pixa Bay (Free License)

Crédits : Pixa Bay (Free License)

Mais la seule indépendance économique n’est pas toujours synonyme d’émancipation. En effet, celle-ci doit-être accompagnée d’un soutien solide de la part des institutions et des ONG de microcrédit face aux besoins de ces femmes. Selon la directrice d’Accion (ONG de microcrédit), Maria Otero, ce soutien se manifeste autour de deux grands axes : « Premièrement, comprendre les caractéristiques de l’activité économique des femmes (par exemple, entreprises plus petites que celles des hommes, moins de trésorerie, plus de chances d’atteindre un marché plus petit) et deuxièmement, connaître les compétences et les contraintes des femmes (moins d’accès à l’éducation, moins de compétences vendables, responsabilités domestiques et envers les enfants) ».  

Ainsi, les institutions de microcrédit pourraient assurer des services complémentaires aux prêts, indispensables, pour renforcer le pouvoir d’action des femmes : des services éducatifs sur la santé, l’alphabétisation, des formations de gestion, des renseignements sur leurs droits fondamentaux face à la violence domestique ou le divorce, etc. Ces synergies entre services financiers et services non financiers plus qualitatifs permettraient de faire tomber plus efficacement le poids des traditions sur ces femmes et conduiraient à une réelle autonomie.

La mise en place de ces services complémentaires n’est pas l’unique défi du microcrédit qui fait face à de nombreuses critiques depuis sa création. En effet, les taux d’intérêts restent élevés (entre 10 et 20%) et certaines institutions de microcrédit sont accusées de « s’enrichir sur le dos des pauvres » en harcelant les clientes à rembourser et en pratiquant des taux usuriers. Ces dérives sont toutefois minoritaires, mais malgré tout, un défi de fond persiste pour le microcrédit : l’accès au capital ne permet pas à lui seul de libérer l’esprit d’entreprise et de créer ainsi une source de revenus satisfaisante.  L’économiste Isabelle Guérin de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) relève d’ailleurs que « dans un pays comme l’Inde, où la microfinance est devenue un phénomène de masse dans des villes surpeuplées, seulement 5 % à 10 % des femmes détentrices d’un prêt créent effectivement leur entreprise. Les autres accèdent plutôt à des crédits à la consommation qui les aident soit à subvenir aux besoins vitaux (santé, éducation, alimentation) dans les situations de grand dénuement, soit à la volonté d’imiter le consumérisme occidental (téléviseur, portable). »

Le plus grand défi reste donc avant tout de favoriser l’esprit d’entreprise et le leadership des femmes dans des pays où les normes patriarcales sont encore bien enracinées. Le microcrédit contribue à faciliter ce leadershipen assurant une meilleure indépendance économique, mais il n’est qu’un des facteurs d’un processus long et complexe : un meilleur accès à l’éducation, des conditions favorables à un contrôle des naissances, un partage plus équitable des tâches domestiques, etc… sont autant d’obstacles à franchir pour parler d’une véritable émancipation de ces femmes. 

Sources :

Lina Sibi