FOCUS 2 : Les femmes en Inde : la plus grande démocratie du monde est-elle misogyne ?

             L’Inde aime se reconnaitre comme « la plus grande démocratie du Monde » et ce à juste titre  comme en témoigne la tenue d’un scrutin libre et la participation de 556 millions de votants aux dernières élections de 2014 afin de renouveler la Lok Sabha (Parlement indien). La « superpuissance émergente » a connu un développement économique explosif et l’essor d’une classe moyenne urbaine et éduquée. (L’Inde est la 6ème économie du monde en Décembre 2016 (1)). Mais croissance et démocratie ne profitent pas à tous les Indiens : l’Inde est une société très discriminante envers ses castes inférieures, certaines minorités ethniques et surtout ses femmes. Une discrimination « from the womb to the tomb » (du ventre à la tombe) qui concerne toutes les femmes indiennes de la caste des brahmanes aux intouchables et qui prend différentes formes.

Le viol collectif et le meurtre de Jyoti Singh «the India’s daughter » à Delhi en 2012 a déclenché une vague de manifestations à travers tout le pays. « Don’t tell me how to dress, tell them not to rape », “we want real democracy” ou “save women, save humanity” avaient été scandées dans les rues par une foule réclamant la fin d’une violence machiste omniprésente et impunie. Les chiffres sur les foeticides féminins en disent long : il manquerait entre 43 millions et 50 millions de femmes indiennes aujourd’hui.

Comment expliquer ce machisme dominant malgré le miracle économique et la bonne santé démocratique du pays ? L’essor d’une classe moyenne et l’accès croissant à l’éducation peuvent-ils renverser des traditions lourdes et patriarcales ?

Répondre à ces questions semble d’une complexité sans nom dans l’immensité de l’Union Indienne où il n’existe pas de code unique de la famille et de traditions universelles. L’analyse ci-dessous n’est donc pas exhaustive et traitera le sujet autour de quelques grands axes. On abordera le poids des traditions patriarcales indiennes sur les femmes et ses dérives, ensuite les causes des violences de genre (culture du viol et esclavage sexuel) et enfin les signes d’amélioration grâce à une classe moyenne grandissante et au féminisme indien.

 SOURCE IMAGE : http://www.youthconnect.in/2015/03/07/20-outrageous-quotes-documentary-indias-daughter/

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  Les traditions patriarcales indiennes : un système qui infériorise la femme.

  De quelles traditions parle-t-on ?

Afin de comprendre pourquoi les femmes indiennes sont si discriminées dans la société indienne actuelle, il est important de comprendre les traditions qui façonnent cette société et l’attachement des indiens à ces coutumes. Le mariage arrangé, la dot et le système de caste en sont les principales et réduisent la femme dans un rôle d’épouse, de mère ou de belle-fille, privée de ses libertés individuelle et économique.

- Le mariage arrangé : « D’abord le mariage, après l’amour » dit un proverbe indien. En effet, le mariage en Inde se fait selon la volonté des parents qui recherchent pour leur fille le prétendant idéal en fonction de la caste, du statut et parfois même des signes astrologiques. Le mariage est avant tout une alliance entre deux familles et il est coutume de dire que « les parents savent mieux choisir pour leur enfant et les connaissent mieux ». Nombreux sites de rencontre indiens ont majoritairement comme inscrits des parents et ces derniers peuvent trouver leur gendre ou belle-fille idéal en fonction de multiples critères (couleur de peau, rémunération, caste, etc…). D’après Amnesty International, 95% des indiens ont recours au mariage arrangé. Ce terme est à différencier du mariage forcé et du mariage des enfants qui est une pratique également courante en Inde mais beaucoup moins répandue que le mariage arrangé (le mariage des enfants se pratique généralement dans les campagnes et touchent les plus pauvres). Néanmoins la limite entre mariage arrangé et mariage forcé est plus ou moins floue en fonction de la situation des familles. Dans les familles riches et progressistes, les filles peuvent rencontrer leurs prétendants et peuvent « choisir ». En revanche, le mariage arrangé est souvent un mariage forcé chez les familles les plus pauvres et les castes « inférieures » qui voient dans le mariage une manière de se décharger de leur fille financièrement. (Dans les zones rurales de Madhya Pradesh, Uttar Pradesh, Rajasthan, Chattisgarh, Bihar et Andhra Pradesh, 47 % des filles sont mariées avant l’âge de 18 ans (2)).

- La dot et la tradition de l’homme « qui subvient aux besoins de sa famille » : La dot est une pratique courante en Inde bien qu’interdite par la Constitution (Dowry Prohibition Act, 1961). Celle-ci doit être versée par la famille de la fille sous forme de biens matériels et cadeaux lors du mariage pour les deux époux (financement du mariage, bijoux, voiture…). On peut considérer que plus la caste est élevée ou plus la profession du mari est prestigieuse, plus la dot sera élevée. Les montants de la dot varient donc en fonction de la situation financière et de la caste, pouvant aller de quelques milliers de roupies chez les castes les plus pauvres à des millions chez les plus riches. « L’homme qui subvient aux besoins de sa famille » : l’Inde reste une société traditionnellement patriarcale, et dans la majorité des familles le mari/ père est le seul à travailler ce qui lui confère une autorité économique totale au sein de sa famille (seule 29% des femmes sont actives en Inde contre 50% en France selon un rapport de la Banque Mondiale). De plus, la tradition veut que c’est le fils qui gardera ses parents âgés plus tard et sera le principal héritier de sa famille (les sœurs touchent une partie minime de l’héritage voir aucun). De cette tradition provient la préférence à la naissance pour les garçons surtout chez les familles les plus démunies qui voit en leur fils le seul moyen de vivre leurs vieux jours. Toutefois, ce modèle s’essouffle légèrement avec l’essor d’une classe moyenne et urbaine qui conduit lentement à l’indépendance économique des femmes et renverse petit à petit cette image archaïque de la famille.

- Le système de castes : Ce système est une des traditions les plus anciennes de l’Inde (il vient des textes fondateurs de l’Hindouisme, les Veda) et classent les indiens en 4 classes : les brahmanes (prêtres), les kshatriyas (guerriers), les vaishyas (commerçants) et au bas de l’échelle sociale les sudra (le reste de la population) puis une « sous classe » appelée dalit (intouchable). Cette classification pénalise une majorité d’indiens mais les femmes sont doublement affectées : les femmes dalit sont discriminées par leur statut social et leur sexe et les femmes « brahmanes » devront suivre des restrictions morales plus strictes car cette caste est considérée comme la caste « la plus pure ».

   Comment ces traditions pénalisent les femmes et les réduisent au silence ?

Ces traditions par leur nature même dépossèdent la femme indienne d’une totale indépendance : elle grandit sous la tutelle de sa famille jusqu’à son mariage puis elle est sous celle de sa belle-famille et de son mari. Même si on ne peut pas généraliser ce schéma à toutes les familles indiennes (certaines étant plus progressistes que d’autres), il convient de souligner que ces traditions engendrent de graves dérives comme les foeticides féminins,  les dowry killings, et les cas de maltraitance par les belles-familles.

- Les infanticides féminins : Selon les statistiques 2015 des Nations Unies, l’Inde a un déséquilibre de sexe ratio de 935 filles pour 1000 garçons (dans l’Etat du Punjab, ce ratio s’approche de 770 filles pour 1000 garçon…), un écart inquiétant qui ne fait que s’accroitre depuis 1901. Ce chiffre glaçant s’explique bien par la prévalence de ces traditions : avoir un fils est une fierté car il perpétue le nom et il s’occupera de sa famille tandis que la fille est un fardeau (il faut économiser pour payer sa dot). Ces infanticides s’opèrent par avortements sélectifs (l’Inde a d’ailleurs vu une hausse de cliniques privées proposant des tarifs spéciaux pour ces avortements), par abandons ou par voix passive : négligence alimentaire et médicale pendant ou après la grossesse.  Quelques efforts ont été pris par le gouvernement indien en adoptant une loi en 1994 qui criminalise la détermination du sexe du fœtus.

- les dowry killings et la maltraitance des belles-familles : La dot qui représentait traditionnellement un moyen de compenser  les belle-famille par rapport à l’absence d’héritage de la fille est devenue un moyen redoutable d'harcèlement moral envers les belles-filles pour leur extorquer des sommes que leurs familles ne peuvent payer (La dot est l’un des principaux facteurs d’endettement en Inde) . Cette escalade de la dot conduit dans de nombreux cas à des dérives atroces tels que des cas de torture ou de meurtres des femmes qui sont souvent brulées vivantes par leur mari et belle-famille. Un commissaire chargé de superviser ces cas de meurtres transmet à l’ONG Vimochana « pas plus de 2 % des accidents rapportés comme tels sont vraiment des accidents de cuisine ; les 98 % restants sont des crimes ».  A peu près 25 000 dowry killings ont été reportés entre 2012 et 2015 selon le journal Indian Express (3), mais ce chiffre est largement sous-estimé car nombreux cas ne sont pas reportés ou maquillés en accident domestiques.

Prisonnières de cette culture patriarcale et soucieuses de respecter l’ordre social, les femmes indiennes sont placées sous l’autorité de leur père puis sous celle de leurs belles-familles. Cette autorité peut parfois leur couter la vie comme nous l'avons vu ci-dessus. La stigmatisation face aux violences du genre et la culture du viol sont d’autres dérives de ces conventions sociales d'un autre temps : c’est ce nous allons voir dans une deuxième partie.

 

          Les violences machistes en Inde : culture du viol, impunité et esclavage sexuel

    La culture du viol et l’impunité

Les violences sexuelles sont une véritable épidémie en Inde. Il est impossible de parler d’une véritable recrudescence mais elles sont plus visibles grâce à la démocratisation d’internet et d’une jeunesse connectée qui critique et dénonce sur les réseaux sociaux. Revenons sur le cas du viol collectif de Jyoti Singh en Décembre 2012 : celle-ci est sauvagement violée et empalée dans un bus par plusieurs hommes et sera jetée nue dans la rue. Elle finira par mourir de ses blessures. Il y a peine deux mois, des milliers d’indiennes ont subi des agressions sexuelles lors d’un rassemblement festif le soir du Nouvel an dans la ville moderne de Bangalore. En Inde, le harcèlement sexuel est extrêmement fréquent dans les rassemblements publics et les transports en commun. Le journal Times of India a conduit un sondage en ligne qui révèle des chiffres déroutants : 70% des femmes ayant répondu au sondage ont déjà souffert d’harcèlement sexuel dans un espace public et 90% de ces cas n’ont pas fait l’objet d’une plainte.     Pourquoi les harcèlements sexuels et viols sont-ils si fréquents et comment expliquer leur impunité ?

- La stigmatisation et la honte des victimes : Rendant la sexualité de la femme comme impure, la culture patriarcale indienne paralyse les dénonciations de violences sexuelles : les victimes n’osent pas porter plainte par honte et par peur d’être exclue de leur famille et de ne pas trouver de mari. L’image d’une femme « coupable » et « provocatrice » incite les victimes à passer ces violences sous silence. Nombreux témoignages révèlent  le regard baissé des femmes face à une victime attouchée ou harcelée dans des bus ou autres espaces publics. Suite aux agressions sexuelles massives le soir du Nouvel An 2017 à Bangalore, le Premier Ministre du Karnataka a déclaré que la faute revenait aux victimes en voulant imiter un de mode de vie occidental avec leurs vêtements « non appropriés ».

- Un système judiciaire majoritairement contrôlé par des hommes : Comme dans nombreux pays, ce sont les hommes en majorité qui rédigent les lois en Inde et il y a encore peu de femmes aux postes de juges. En 2016, on compte seulement 24 juges femmes pour 534 juges hommes dans 24 tribunaux de grandes instances et la Cour Suprême connait une femme juge pour 28 juges au total (4). Et il n’y a que 9% de femmes au sein des Assemblées Législatives en Inde… Cette prévalence masculine explique des lois parfois insuffisantes dans la protection des femmes et les commentaires misogynes de certains juges. Toutefois, des efforts sont à noter avec des lois progressistes comme la Protection of Women from Domestic Violence Act de 2005 qui représente une avancée dans la protection des femmes en reconnaissant toutes les différentes formes de violence machistes (physique, sexuelle, verbale et économique) et son application dans le cadre de relation non matrimoniale (concubin, parents, frères et sœurs, belle-famille). Mais à ce système législatif national, se superposent des tribunaux de village tenus par des hommes dits de castes supérieures avec des lois totalement misogynes : les Gram Penchayat. D’après Amnesty International, le 31 Juillet 2015, deux sœurs ont été condamnées par un Penchayat de l’Uttar Pradesh à un viol collectif et publique pour la fuite de leur frère avec une femme mariée d’une caste supérieure (5). Nombreuses histoires sordides similaires font la une des journaux indiens. Même si les Gram Penchayat ne sont pas reconnus officiellement et que la Cour Suprême a rendu ses décrets illégaux, ils ont une énorme influence dans les villages reculés de l’Inde et agissent en toute impunité. Poulain de la Barre a dit « "Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie." : L’Inde ne pourra protéger véritablement ses femmes et leur donner une voix impartiale lorsque les femmes elles-mêmes investiront la politique et le pouvoir judiciaire. 

- Des services de police inefficaces : corruption et manque de formation : L’impunité s’explique également par le manque de formation des policiers et leur sous-effectif. Dans 50% des cas, la police est le premier point de contact des femmes qui souhaitent déclarer un acte de violence domestique, mais bien souvent elle ne connait pas les dispositions de la loi et n'est d'aucune utilité. Les victimes de viol ou violences domestiques ont souvent honte de parler à des hommes et seraient plus disposées à porter plainte si il y avait plus de femmes policières or 90% des policiers sont des hommes. A l’incompétence de la police s’ajoute la corruption largement répandue qui bénéficie aux violeurs et aux bourreaux en achetant la police ou la justice et réduisant une fois de plus les victimes au silence. Du côté du soutien aux victimes, l’aide médicale appropriée et les soins psychologiques sont également insuffisants (manque de médecins formés aux soins post traumatiques, peu de centres d’écoute…)

- Des lieux publics peu surs : Les transports bondés, le manque de lumière sur les voies publiques et le manque de latrines ne sont pas seulement un dysfonctionnement des services publics ou un problème sanitaire, ils représentent aussi un danger pour les femmes indiennes. 594 millions d’indiens sont privés de toilettes et nombreuses indiennes doivent donc attendre la nuit pour aller faire leurs besoins dans la nature et sont sujettes à des risques d’agression : en Mai 2014, dans l’Uttar Pradesh, deux adolescentes ont été pendues après avoir été violées lorsqu’elles sont allées faire leurs besoins dans un champ au milieu de la nuit. (6)

 - Par l’acceptation d’un statut inférieur et de la violence domestique : Par les traditions misogynes de la société indienne et par la dépendance économique des femmes envers leur mari, celles-ci sont plus vulnérables à la violence domestique. Un rapport de l’UNICEF, « Bilan sur les adolescents 2012 », annonce tristement que 52 % des adolescentes de 15 à 19 ans du pays et 57 % des garçons du même âge pensent qu’il est justifiable qu’un homme frappe sa femme. (7)

Manque de sécurité dans les lieux publics, traditions patriarcales, services de police et judicaire corrompus et incompétents encouragent cette culture du viol et rendent les femmes vulnérables aux pires violences machistes. Des violences qui sévissent dans une injustice totale pour les victimes : à l’impunité des agresseurs s’ajoutent la stigmatisation d’une victime rendue coupable de sa propre agression par le seul fait qu’elle soit une femme.

La partie suivante abordera un cas extrême de la violence misogyne : l’esclavage sexuel en Inde. Comment la complicité de la police, la corruption, la pauvreté et le système de castes contribuent-ils à la vente de fillettes indiennes à des fins de prostitution forcée ?

  L’esclavage sexuel en Inde

Le rapport Global Slavery Index de 2013 de l’ONG Walk Free mentionne que sur les 30 millions d’esclaves dans le monde, la moitié se trouve en Inde (7). Parmi eux, des esclaves dans les champs, des «domestiques », donneurs d’organe et surtout des fillettes et femmes vendues comme esclaves sexuelles. Avec un tiers de la population vivant sous le seuil de pauvreté, le manque d’accès à l’éducation dans les régions rurales (L’Inde compte près de 250 millions d’illettrés), les fillettes indiennes sont des proies faciles pour les trafiquants du commerce sexuel. Elles sont généralement vendues très jeunes par leurs proches à des intermédiaires qui leur promettent un emploi en ville et finissent dans des bordels macabres ou elles sont forcées de se prostituer. Cette exploitation en pleine croissance s’explique par l’impunité dont bénéficient les trafiquants et les profits énormes générés par le trafic sexuel. Une fois vendues, il est impossible de retrouver ces filles sur l’immensité du territoire indien et qui n’ont pas souvent d’identité légale. La police n’est souvent d’aucun soutien puisqu’elle est parfois complice des trafiquants : certains policiers étant des clients de cette prostitution forcée, d’autres étant corrompus par les réseaux. L’extrême pauvreté et l’exclusion familiale ne sont pas les seuls facteurs de cette exploitation sexuelle : en Inde, une tradition perpétue la prostitution de mère en fille, ce sont les Devadasi (« Servantes de Dieu »). A l’origine, cette ancienne tradition hindoue voulait que les Devadasi, vendues dès l’âge de 5 ans à des temples, devaient servir une divinité en participant aux rituels et en dansant dans les temples. Petit à petit, leur situation s’est dégradée et aujourd’hui elles sont majoritairement devenues des prostituées de rue.

 Source image : http://www.atimes.com/article/human-trafficking-india-anusha/

Source image : http://www.atimes.com/article/human-trafficking-india-anusha/

Ces violences machistes et ces inégalités de genre entrainent toutefois une prise de conscience du gouvernement et des revendications de la part des mouvements féministes, des ONG et des citoyens eux-mêmes. Cette contestation prend plusieurs formes et conduit lentement à une amélioration de la situation.

 

            Les signes d’amélioration

Les mesures gouvernementales

Dans la Constitution indienne, de nombreuses lois assurent l’interdiction de pratiques misogynes et rendent illégales toute formes d’exploitation et de violences envers les femmes, en voici quelques-unes:

  • 1856, Widow Remarriage Act, loi sur le remariage des veuves,
  • 1870 : interdiction de l’infanticide (filles) et obligation d’enregistrement des naissances,
  • 1961 : Dowry Prohibition Act, interdiction de la Dot,
  • 1969 : Indian Divorce Act, autorise le divorce,
  • 1976 : Equal Remuneration Act, renforce l’égalité salariale entre femmes et hommes,
  • 2005 : Protection of Women from Domestic Violence Act, loi qui interdit toutes formes de violence domestique,
  • 2006 : The Prohibition of Child Marriage Act, loi qui rend le mariage légal à partir de 18 ans,
  • 2013 : Sexual Harassment of Women at Workplace, assure la sécurité des femmes sur leur lieu de travail et punit toute forme d’harcèlement sexuel,
  • 2013 : Criminal Law Amendment Act, renforce la loi anti-traite et pénalise différentes formes de violence contre les femmes (attaques à l’acide, le harcèlement de type « traque » (stalking) et le voyeurisme) d'après le rapport Verma (8) établi suite aux manifestations du viol de Delhi.

Mais si ces lois existent, elles sont peu appliquées car peu de cas sont reportés et nombreuses femmes ne sont pas au courant de la législation. Certaines lois comportent encore quelques lacunes et n’offrent pas une protection et une autonomie complète des femmes (voir l’étude (9) à ce sujet). En plus des lois, il existe au sein de la vie politique indienne, quelques figures féminines très fortes : Indira Gandhi (1ère Ministre pendant 16 ans depuis 1966), Pratibha Patil, Présidente de la République, (2007 à 2012), et une Présidente de la chambre basse du Parlement, Meira Kumar (2009 à 2014) ou encore Jayalalitha, 1ere ministre du Tamil Nadu. Sur le plan local, la discrimination positive a permis aux femmes de remporter 36,8 % des sièges des conseils municipaux de village (soit un million d’élues dans le pays). Ces femmes politiques sont un exemple fort de réussite pour les citoyennes indiennes mais n’ont toutefois pas réussi à porter pleinement la voix des opprimées et faire basculer l’ordre des choses. La situation est encore plus compliquée aujourd’hui avec le Bharatiya Janata Party (BJP) à la tête du pays qui est un parti nationaliste et conservateur qui encourage ces traditions patriarcales. Il reste une lueur d’espoir dans cette lutte pour les droits des femmes : la fameuse middle class indienne.

Le rôle de la classe moyenne

Une croissance économique moyenne de 8% sur les dernières années a permis l’essor d’une classe moyenne installée dans les grandes villes. Les femmes de cette classe moyenne indienne ont accès à de grandes études (médecine, nouvelles technologies…), fréquentent les shopping mall et sont hyper connectées. Celles-ci bénéficient donc d’une indépendance économique et sont de moins en moins confinées au cocon familial. De même, au sein de cette jeunesse urbaine, les relations hors-mariage et l'union libre ont commencé à faire leur apparition, et les critères traditionnels du mariage se sont assouplis, avec davantage de liberté dans le choix du conjoint. Ce sont des femmes à la tête de banques ou d’industries, des actrices, médecins, journalistes, ingénieures, ou avocates qui prennent indirectement le leadership du combat pour le droit des femmes. Leur réussite devient un argument pour l’égalité et permet une discrimination positive au recrutement. Grace à la démocratisation d’internet, la jeunesse urbaine indienne libère sa parole et entre dans une nouvelle ère d’affirmation de soi : la sécurité des femmes dans l'espace public fait régulièrement l'objet d’articles ou de vidéos postés sur les réseaux sociaux, de mobilisations dans les rues, de flash mobs, ou de projets artistiques. Cette nouvelle génération de femmes affirme sa modernité en sortant le soir et dénonce petit à petit les entraves à sa liberté.

Mais cette légère évolution est relative : les classes rurales et castes inférieures ne sont pas concernées et l’enracinement de normes sociales fondamentalement patriarcales pénalise toutes les femmes indiennes. Si le féminisme d’Etat brille par son absence et que les conventions sociales fragilisent les libertés naissantes des jeunes indiennes de l’élite urbaine, on peut tout de même compter sur un véritable féminisme indien.

  La force des mouvements féministes indiens

On ne peut pas parler d’un mouvement féministe unique en Inde. Les femmes indiennes ne subissent pas toutes le même niveau de discrimination et n’ont pas toutes les mêmes revendications en fonction de leurs castes, de leur religion ou de leur situation économique. De nombreux mouvements féministes dalit ont émergé depuis 1990 tels que le All India Dalit Mahila Adhikar Manch (10) menée par Vimal Thorat et qui lutte contre les discriminations du genre, de caste et de pauvreté : « Ces 50 dernières années, nous avons travaillé avec le mouvement national des femmes et nous avons souvent essayé de nous concentrer sur les problèmes des femmes dalits, car comme je l’ai dit, elle est opprimée à trois reprises,  mais cettequestion n’a pas été  incluse dans l’action générale des organisations de femmes. Elles disent toujours que toutes les femmes sont également discriminées dans la société ». A ces mouvements féministes dalit, s'ajoutent un courant féministe musulman, des coopératives de travailleuses agricoles, etc...

D’autres féministes, ont des revendications plus générales telle que l’auteur Sarojini Sahoo considérée comme la Simone de Beauvoir indienne qui a écrit de nombreux essais sur la sexualité féminine et le désir de la femme indienne tiraillée entre ordre moral et émancipation (11). Des ONG luttant pour le droit des femmes jouent également un rôle clé dans la lutte contre l’oppression des femmes telles que Apne Aap qui lutte contre la traite des fillettes et le soutien aux victimes ou Sayfty (12) qui propose des formations de self défense contre la violence domestique. Ces ONG font un véritable travail de fond sur le terrain dans le domaine de la santé, la protection contre les violences, la lutte anti-traite, le soutien aux victimes et l’empowerment des femmes.

En attendant un réel changement dans les mentalités et dans le domaine politique, ce sont les initiatives citoyennes venant du bas, de la part des ONG et des mouvements féministes qui permettent un soutien immédiat et concret aux victimes et de continuer à dénoncer et à attirer l’attention sur un problème majeur de la société indienne.

 source image : http://fembotmag.com/2014/09/30/how-one-all-female-gang-in-india-is-causing-a-revolution/

source image : http://fembotmag.com/2014/09/30/how-one-all-female-gang-in-india-is-causing-a-revolution/

Conclusion

L’Inde moderne est une sorte de paradoxe : malgré l’essor d’une classe moyenne éduquée et une égalité des genres assurée par les lois, la femme indienne reste silencieuse face à l’oppression qu’elle subit. Certes la condition féminine a évolué depuis le temps des Sati (13) mais cette évolution est très lente et ne concerne qu’une élite urbaine. Le combat pour la liberté individuelle et sexuelle des femmes indiennes est une lutte ambitieuse contre des traditions conservatrices et bien ancrées comme en témoigne le mot qui désigne le viol en Hindi, Izzat lootna, littéralement « voler l’honneur de quelqu’un ».

Le gouvernement indien doit mettre en place des politiques véritablement volontaristes en assurant un accès à l’éducation pour tous, des quotas de parité dans le domaine politique et judiciaire, des services de police incorruptible et compétente, la mise en place de brigades féminines et la sureté des lieux publics.

Ces politiques doivent s’accompagner d’une véritable révolution citoyenne. « Rien ne changera profondément aussi longtemps que ce sont les femmes elles-mêmes qui seront leurs propres ennemies » nous dit Benoite Groult. Les Indiennes doivent se détacher des traditions patriarcales qui les dévalorisent et qui les mettent sous une tutelle permanente. L’indépendance économique des femmes gagne du terrain et leur donne désormais un poids dans les décisions familiales : elles doivent utiliser ce pouvoir pour affirmer leurs droits et gagner en libertés. C’est en investissant équitablement la politique et le monde du travail et en faisant front ensemble (sans distinction de castes, de religion ou de situation économique) face à la misogynie qu’elles pourront renverser totalement ce déséquilibre.

Recherche et écriture : Lina SIBI

Sources :

(1)     Classement sur http://foreignpolicy.com/2016/12/20/india-overtakes-britain-as-the-worlds-sixth-largest-economy/

(2)    Chiffres mariage des mineurs : http://www.humanium.org/fr/le-mariage-denfants-en-inde-lune-des-pires-violations-des-droits-de-lenfant/

(3)    Chiffres sur les dowry killings : http://indianexpress.com/article/india/india-others/24771-dowry-deaths-reported-in-last-3-years-govt/

(4)    Chiffres femmes juges : http://timesofindia.indiatimes.com/india/Women-judges-make-up-just-10-of-HCs-strength/articleshow/53903563.cms

(5)    Pétition Amnesty International contre la condamnation de deux sœurs : https://www.amnesty.org.uk/india-dalit-sisters-protection-raped-punishment-brothers-crime

(6)    Le manque de toilettes, problème sanitaire et danger pour les femmes : http://www.bbc.com/news/world-asia-india-27635363

(7)    Rapport Walk Free sur l’esclavage : http://www.globalslaveryindex.org/download/

(8)    Rapport Verma : http://www.prsindia.org/uploads/media/Justice%20verma%20committee/js%20verma%20committe%20report.pdf

(9)    Rapport sur les femmes et la législation en Inde : https://www.cairn.info/revue-diogene-2005-4-page-107.htm

(10)   All India Dalit Mahila Adhikar Manch site internet:  http://www.ncdhr.org.in/aidmam/

(11)   Interview de Sarojini Sahoo : http://www.humanite.fr/monde/sarojini-sahoo-la-femme-indienne-n-aucune-identite-560363

(12)   ONG qui luttent pour le droit des femmes en Inde : https://www.bustle.com/articles/89136-6-indian-womens-rights-organizations-that-are-bravely-fighting-for-change

(13)   La Sati est une vieille tradition hindouiste qui voulait que les veuves soient sacrifiées sur le bucher avec leur défunt mari

Pour aller plus loin :

« L’Inde le pays qui n’aimait pas les femmes » : http://boutique.arte.tv/f9376-inde_pays_aimait_pas_femmes

 « La malédiction de naitre fille » : http://www.dailymotion.com/video/x16rnth_la-malediction-de-naitre-fille_news

- film documentaire de la BBC « India’s daughter » qui traite du cas du viol collectif de Delhi

- Rapport Amnesty Internation 2015 sur l’Inde : https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/india/report-india/

- L’Inde pays de l’esclavage moderne : http://info.arte.tv/fr/inde-le-pays-des-esclaves-modernes

- le livre « Taken » par Hazel Thompson sur l’esclavage sexuel en Inde

- Le film « Sold » par Patricia McCormick sur l’esclavage sexuel en Inde

- Le documentaire « Prostitutes of God » sur les Devadasi

- Le film "la Saison des femmes" de Leena Yadav

- article sur les femmes indiennes en politique : http://www.economist.com/node/15663562

- Etude, Les femmes et le pouvoir exécutif : https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2007-1-page-4.htm

- Féminisme indien, émission France culture : https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/les-feministes-en-inde-deux-siecles-de-combats