Les femmes au cinéma : L’épopée des inégalités

Brasier du mouvement #MeToo, Hollywood n’a pourtant pas fini d’abriter et de nourrir les inégalités. Les chiffres sont formels : parmi les 250 films qui ont le plus rapporté à Hollywood en 2017, 11% seulement ont été réalisés par des femmes. Pour cause, les femmes réalisatrices reçoivent beaucoup moins de financement, et peinent à trouver leur place dans cette industrie profondément sexiste. Si la situation des femmes réalisatrices est difficile, les choses ne vont pas mieux de l’autre coté de la caméra : les actrices ont 5 fois plus de « chances » que les hommes d’être montrées dénudées ou en tenue sexy à l’écran.

Mais cessons de s’acharner sur Hollywood, et nous pourrons constater que les symptômes qui rongent le monde du cinéma n’ont eu aucune peine à traverser les océans. Le 12 mai 2018, à l’occasion de la dernière édition du festival de Cannes, 82 femmes gravissent ensemble les célèbres marches du Palais du Festival pour la projection du film d’Eva Husson, Les Filles du soleil : 82, comme le nombre de films réalisés par des femmes qui ont été sélectionnés en Compétition officielle depuis 1946 (pour les curieux(ses), les salles sombres cannoises ont accueilli 1645 films signés par des hommes…). Nous aurions pu penser que 2018 serait l’année du changement et de la rédemption du cinéma, que nenni… sur les 21 films sélectionnés cette année là, seuls 3 ont été réalisés par des femmes. Nous rappellerons au passage que dans toute l’histoire du festival, une seule femme a obtenu la Palme d’Or : Jane Campion, en 1993, pour La leçon de piano. Alors nous sommes tentées d’élargir nos recherches au Grand Prix, et au Prix du Jury, mais là encore, le constat est le même : seuls 4% des cinéastes ainsi honorés sont des femmes. Autant dire que la route sera longue…

Photo 1 - PASCAL BARIL / TELE STAR - MONDADORI FRANCE

Photo 1 - PASCAL BARIL / TELE STAR - MONDADORI FRANCE

Malgré ce constat jusqu’ici assez pessimiste, on peut tout de même noter quelques initiatives à saluer. Le 1er mars 2018 a été décerné le tout premier prix Alice Guy, qui récompense enfin les réalisatrices. Il porte le nom de la première réalisatrice de l’histoire du cinéma, qui est aussi la première a avoir pensé à réaliser du contenu de fiction afin de vendre les caméras de Gaumont. Cinq films avaient donc été sélectionnés pour cette première édition, et c’est « Paris la Blanche » de Lidia Terki qui ouvre le bal, et qui figure alors en tête de la liste, que l’on espère longue, de films féminins ainsi récompensés. Pour gommer ces inégalités dans le cinéma, certains pays ont opté pour l’instauration de quotas, comme l’Irlande et la Suède par exemple. On pourrait en effet imaginer en France la création d’une obligation de donner la moitié des aides à des films proposés par des femmes. Même si le principe même des quotas est toujours discutable, le CNC se dit prêt à le faire. Dans un rapport publié le 23 février 2017, ce dernier dévoile les résultats d’une étude concernant l’évolution de la place des femmes dans les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel en France entre 2006 et 2015 : les chiffres montrent dans l’ensemble une tendance à l’amélioration de la parité, mais au niveau des salaires, l’écart est toujours présent. De plus, on note des égalités au sein même du CNC, où les femmes sont sous-représentées dans les commissions qui statuent sur les demandes d’aides au financement de projets cinématographiques.

Qu’en est-il maintenant de la représentation féminine à l’écran ? Si il est assez rare de voir des films dans lesquels les femmes sont totalement absentes, il est intéressant de s’interroger sur la consistance et la qualité des rôles qui sont offerts aux femmes, et pour cela, il existe le test de Bechdel. Celui-ci nous vient de la dessinatrice Alison Bechdel, et est tiré d’une planche de sa BD « Lesbiennes à suivre » : ce test vise à mettre en évidence la sous-représentation féminine dans les oeuvres de fiction, pour le réussir (c'est à dire pour assurer une parité des représentations), il faut que l’oeuvre réunisse 3 critères cumulatifs :

- l’oeuvre doit contenir au moins deux personnages féminins qui soient nommés
- ces deux femmes doivent parler entre elles
- et enfin, leur conversation ne doit pas porter sur un homme
Vous pouvez essayer avec vos films préférés, vous risquez d’être déçu(e)(s). Pour tout ce qui est Disney et autres franchises célèbres, ne perdez pas votre temps, ils ont tous échoué : Star Wars, Le Seigneur des Anneaux… Même constat pour de nombreux chefs d’oeuvres du 7ème art, parmi lesquels : Psychose, 2001 L’Odyssée de l’espace, etc. Les jeunes cinéastes ont donc du pain sur la planche !

Pour terminer sur une note un peu plus positive, voici une petite sélection de films réalisés par des femmes et/ou sur des femmes en 2018 :

Rafiki, par Wanuri Kahiu

C’est certainement le plus militant des 3 qui seront présentés ici : sélectionné à Cannes dans la catégorie Un Certain Regard, il est interdit par la commission de censure kenyane en 2 avril, au prétexte qu’il « légitime l’homosexualité ». La censure n’a été levée par les autorités que pour une durée de 7 jours, du 23 au 30 septembre, et pour des projections destinées aux adultes seulement, afin de permettre au film de concourir pour les Oscars. Le film nous raconte l’histoire d’amour entre deux jeunes femmes issues de la classe moyenne de Nairobi, un drame sentimental aux couleurs pastel, qui s’attache aux visages, aux regards. La violence subie par les héroïnes n’a d’égal que l’espoir qui les habite de pouvoir un jour peut être vivre leur amour librement.

Girl, par Lukas Dhont

C’est le plus remarqué par la critique, et peut être le mieux exécuté : 2 prix à Cannes (Caméra d’Or, meilleur acteur pour Victor Polster) et 1 nomination aux Golden Globes (entre autres) : le jeune réalisateur belge nous conte l’histoire de Laura, une jeune fille qui se rêve danseuse étoile, et qui a tout le devenir. Laura est une adolescente, elle est courageuse et travailleuse, elle vit avec son père et son petit frère, elle est aimée et encouragée. Elle est aussi en train de vivre sa transition. Girl est film sur la transidentité, certes, et il en montre toute la souffrance. Mais c’est aussi un film sur l’attente, sur l’amour, sur la volonté, sur la maturité. La performance de Victor Poster nous laisse sans voix, les scènes de danse classique sont d’une beauté folle, Laura est une femme exceptionnelle, et on adore la relation entre elle et son père, qui n’est que bienveillance, soutien et admiration.

Une femme d’exception, par Mimi Leder

C’est probablement le plus commercial des 3, mais cela n’enlève rien à son propos : le film retrace la vie de Ruth Bader Ginsburg, juge à la Cour Suprême des Etats-Unis et parmi les premières femmes à avoir intégré l’Ecole de Droit de Harvard, qui a fait de l’égalité entre les hommes et les femmes le combat de sa carrière. Elle se bat pour abattre le patriarcat institutionnel profondément ancré dans la société américaine, et remporte 5 victoires devant la Cour Suprême en démontrant des cas de discriminations sexistes. Dur d’imaginer qu’entre les murs de la plus haute cour des Etats-Unis, cohabitent cette icône féministe et progressiste, et Brett Kanavaugh, nommé en octobre dernier, et accusé de tentative de viol… Pour beaucoup d’américains anti-Trump, Ruth Bader Ginsburg apparait comme le rempart contre ce président sexiste, qu’elle a elle-même qualifié d’imposteur.

Pour terminer cet article, et si vous souhaitez soutenir le cinéma des femmes, je vous invite à suivre le compte @lesonzepourcents sur Instagram, qui 2 fois par semaine, présente 1 film réalisé par une femme : une vraie mine d’or…

Recherche et écriture : Cloë Pinot

Sources
- https://www.violainecherrier.com/quelle-place-pour-les-femmes-au-cinema-en-2018/
- https://www.europe1.fr/culture/cinema-francais-ou-sont-les-femmes-3588491
- https://www.lesinrocks.com/2017/02/27/cinema/femmes-lindustrie-cinema-inegalitestoujours-de-mises-malgre-ameliorations-11916957/
- https://culturebox.francetvinfo.fr/cinema/stars/pourquoi-les-femmes-sont-elles-sousrepresentees-a-hollywood-252527
- https://www.cineserie.com/dossiers/toplist/les-10-films-cultes-qui-ont-echoue-au-testde-bechdel-1568126/