À l’aéroport, quand les propos sexistes décollent plus vite que les avions.

Un nouveau phénomène prend de l’ampleur depuis peu : les agents et hôtesses déployés en aéroports, également en gares. Les boîtes d’intérim sont très sollicitées. Notez bien la première différence d’appellation : agents et hôtesses. Vous trouvez cela normal ? Moi, en tout cas, non. Je refuse que l’on puisse préférer l’emploi du terme hôtesse à agent pour une femme. Paraît-il que le premier des deux appâte plus, qu’il est plus vendeur, qu’il laisse libre court à l’imagination. Hôtesse de sol. C’est la première fois que j’entendais cela. Une « hôtesse vouée à rester les deux pieds au sol, bonne qu’à faire des sourires pour communiquer une image positive de l’enseigne qu’elle représente, votre première mission, c’est d’être agréable et de conquérir les mémoires de par votre grâce». Ce qui était demandé s’esquissait comme simple : minauder à la moindre blague déplacé d’un passager – pax pour les intimes- sans broncher, intégrer de manière la plus ressemblante ce qui pourrait être considéré comme un mythe à savoir celui de l’hôtesse de l’air.

Trois mois. Cela aura été le temps de mon immersion dans ce monde-là. Oui, l’on peut dire que c’est bien sympa de travailler en aéroport, je vous l’accorde. Mais ce qui ne peut être dit, par contre, c’est que « cela est le rêve de toute fille, de porter des talons toute la journée et de se balader en uniforme, les cheveux bien plaqués et le maquillage impec’ ». Croyez-le ou non, mais ce discours, je l’ai entendu maintes fois, par des collègues femmes mais aussi des collègues hommes.

Propos déplacés, sexistes, exigences à outrance ne se rapportant qu’à l’apparence, monde où le paraître l’empiète sur l’être… Voici mon récit. Ceux et celles ayant emprunté les aéroports cet été n’ont pas échappé aux records de retards de certains vols… soyez rassuré.e.s – ou non- les propos sexistes et déplacés décollent même en avance !
 

Le diktat d’un stéréotype à l’état pur.

Que l’on impose le maquillage, déjà, cela me dérangeait. Celles qui préfèrent le naturel ont très vite déchanté car dans ce genre de milieu, il est peu – voire pas – toléré que l’on ne soit pas maquillée à outrance. Plus communément appelé « maquillage effet bonne mine » par certain.e.s supérieur.e.s hiérarchiques, je me rappelle que lors de la formation, l’on a été scrutées et aussi incitées à « ne pas hésiter à bien doser sur la poudre de sorte à toujours avoir un maquillage qui vend du rêve ». Bien évidemment, l’on ne devait pas oublier la bouche qui était l’élément clé du décor : rouge à lèvres obligatoire. Les talons aussi, sont imposés. Cela peut surprendre mais les chaussures orthopédiques ou prescrites par un médecin sont considérées de non-conformes donc d’emblées refusées en service : « marche à talons ou crève », que de tendres mots et maux infligés aux pieds. Tout cela pour quoi ? Pour satisfaire à des exigences, à des images fantasmagoriques. Un culte réel est voué à l’hôtesse de l’air, que l’on imagine longiligne, à la coupe de cheveux irréprochable, au maquillage délicat sans imperfections, aux jambes galbées, au ton suave et envoûtant… MAIS DANS QUEL MONDE VIT-ON ?

 

Un rapport entre collègues hommes/femmes biaisé…

J’ai pu être sidéré au plus haut point en observant le regard de certains collègues. Une fois sur place, vous êtes amené.e.s à travailler avec plusieurs personnes employées elles-mêmes pour différents services. Nous, « hôtesses » de la sous-traitance, correspondions à de petits fragiles appâts élégants gambadant sur talons en robes tailleur. Quotidiennement, nous recevions gratuitement notre dose de remarques sexistes et déplacées. De nature à ne pas me taire, je n’ai pas pu rester impavide face à des propos qui n’ont rien à faire nulle part. Quelques-unes de mes collègues n’osaient pas répondre ou se retrouvaient dans des situations embarrassantes où le silence semblait la meilleure des voies de secours. Le problème est que si l’on laisse un.e crétin.e de sexiste prendre ses aises, ce n’est pas demain la veille qu’il aura le déclic d’arrêter. Mes collègues qui ont bien voulu se confier à moi m’ont avoué que c’était devenu une sorte de routine, qu’elle n’y prêtait plus attention. « tu sais, c’est un peu la même rengaine tous les jours ». Sauf qu’en faisant choix de se taire, bien des personnes y ont vu comme une marque d’appréciation, une acceptation de cette condition-là. C’est ainsi que l’on pousse de sombres ignares à ne pas s’arrêter là. Le harcèlement s’installe ainsi : taquin, bon enfant diraient-ils, puis progressivement harassant une personne quitte à l’annihiler psychologiquement parlant, la faisant prisonnière d’une spirale dont l’unique échappatoire est la rupture du silence dans lequel elle fut emmurée.

Regards suintant le vice à plein nez de la part de certains, remarques sur le physique et les courbes des « hôtesses » à tout va, harcèlement gratuit considérée par les auteurs de ces nuisances de « drague sympathique », je me rappelle d’une fois où l’on m’avait dit de rester dans les parages parce que mon parfum était si doux qu’on pouvait s’en enivrer rien qu’en le sentant. Aussi un jour, l’on m’a demandé, sourire malicieux de mise, d’arrêter de charmer les passagers avec ma gestuelle ou ma manière d’être, que mon ton était plus qu’aguicheur.

 

Je crois bien que j’ai assisté à plus d’une scène qui m’ont totalement révoltées. Laissez-moi vus en exposer l’une des plus marquantes. Impossible de rester silencieuse quand une de vos collègues est littéralement prise d’assaut par un chauffeur de taxi qui la lorgnait déjà de loin : « Je ne comprends pas comment vous faites avec les températures qui changent, les petites robes courtes, sans manteaux, en veste… Et toi, t’as pas froid avec ton petit décolleté ? ça me paraît bien ouvert tout ça ». Après l’avoir remis à sa place car je n’ai pas ma langue dans ma poche, je lui ai demandé pourquoi de tels propos. Il m’a répondu, je cite : « elle aime ça, ta collègue, parce que c’est pas la première fois que je lui lance des pics et qu’elle ne réagit pas, t’en as pas mal de chez vous qui se laissent faire ». Comment pouvoir se sentir en sécurité dans une sphère où l’on vous considère comme élément déclencheur alors que vous ne vous pliez qu’à contrecœur à des règles imposées ? Un aéroport, c’est une mini-ville, c’est un microcosme, un monde à part, une entité constituée de plein de petits éléments et parties. Si dans cette pseudo-société s’impose un rapport où la femme, que l’on a stéréotypé à outrance, doit faire profil bas face à la discrimination quotidienne imposée par ses homologues hommes, comment voulez-vous me parler de parité et d’égalité ?

 

… tout aussi biaisé que le rapport pax/ « hôtesse ».

Pax, c’est le petit surnom des passagers. Eux et elles, en général, préfèrent vous appeler « belle demoiselle », « jolie madame ». Quand c’est un enfant de 3 ans, doudou en main et sac Vaïana sur le dos qui vous dit « vous êtes joulie madaaame », tout va bien, c’est mignon, mais dès lors que c’est un gaillard qui a l’âge d’être l’un de vos géniteurs.. cela devient plus problématique et dérangeant.

Je n’aime pas stigmatiser, mais la plupart des remarques venaient de passagers hommes arborant la quarantaine, soixantaine pour les plus âgés d’entre eux. Ouvertement, ils ne se gênaient pas pour lancer des phrases telles que « après la veste, la ceinture, on se fout à poil c’est bien cela ? », « vous me déshabillez, c’est que vous êtes jeune, belle et rapide ». La plus récurrente à laquelle on a, pour la majorité d’entre nous, eu à surmonter demeure la fatidique et classique : « mais madame, sans ceinture, mon pantalon va y passer… sauf si vous y remédiez en le tenant » agrémenté d’un doux clin d’œil dont on aurait préféré se passer.

Certains, plus téméraires, s’osaient même à lancer des « vous êtes autoritaire, une vraie femme de caractère », « vous en avez de la poigne ». Est-ce normal, selon vous, que l’on puisse coller une étiquette à une personne du fait de son emploi ? Après tout, dans l’imaginaire collectif, lesdites « hôtesses de sol » sont payées à cela. Quel dénigrement de la condition humaine, le silence face à cela n’est pas de mise.

 

 

Dans ces instants, vous vous retrouvez à l’apogée de votre haine de la bêtise humaine la plus profonde, cette haine, vous savez, qui vous ébouillante de l’intérieur mais qui ne peut être exprimée. Réduite dans votre capacité d’action, vous faites votre possible pour aller à l’encontre de ce flot de bêtises que vous entendez de manière sempiternelle. Nous vivons dans un monde où la frustration, l’ignorance et la volonté d’imposer la bêtise humaine comme loi poussent à la dérive, où tous les moyens de s’imposer comme « dominant » dès lors qu’on le peut (dans le cas en l’espèce, les passagers savent que vous êtes en poste, que vous ne pouvez pas réagir à leurs propos ou agissements, même les plus déplacés) devient un besoin vital. Je ne tire pas que du négatif de cette expérience, mais, si je prends ma plume aujourd’hui, c’est avant tout pour que lumière soit faite sur la condition des femmes dans différents milieux professionnels. L’on parle peu souvent de faits comme cela qui, à mon avis, méritent d’être regardés de près.

 

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